La mise à mort de l’empire Ottoman : Pourquoi ?

[Extrait de ‘La chute de l’empire Ottoman’, S.E. Zaimeche al-Djazairi]

Aucune annihilation d’une quelconque entité ne sort de nulle part ; un acte de cette ampleur et toutes les horreurs qu’il implique et engendre ne peuvent être simplement perpétrés par des fonctionnaires ou militaires isolés car, même dans le feu de l’action, les tueries de masse finissent par s’éteindre d’elles-mêmes. Il est encore plus difficile d’éliminer une entité entière en temps de paix, car aucun degré de cruauté, d’inhumanité ou d’avidité ne pourrait rendre cela possible de lui-même. Pour mener à bien de tels actes, comme nous l’avons expliqué dans le premier chapitre de cet ouvrage, il faut en effet fournir et propager des justifications intellectuelles, juridiques et surtout morales – à savoir qu’une telle entité est considérée comme préjudiciable à l’humanité et que ce n’est que par son élimination que l’humanité peut prospérer ; et plus loin, que son élimination n’est pas seulement une nécessité mais surtout un droit, et même une obligation. Aucun auteur de génocide à travers l’Histoire n’a manqué de présenter un tel argument : même les abominables Conquistadors qui ont perpétré de terribles tueries de masse en Amérique centrale et du Sud avaient leurs raisons et justifications morales – outre l’attrait de l’or, évidemment – et n’hésitaient pas à citer le cannibalisme des Indiens, leurs coutumes et manières bestiales, et bien d’autres éléments. (…) Par le passé comme de nos jours, l’élimination d’une entité est d’abord justifiée par ceux dont la respectabilité, morale et intellectuelle, peut faire de tout acte, même apparemment odieux, un acte bon, nécessaire et droit. (…)

Tout comme le pamphlet de Gladstone, un chrétien fanatique et zélé, en 1876, avait ouvert la voie au massacre de centaines de milliers de musulmans ottomans et à l’exil d’autres plus nombreux encore, et tout comme la littérature qui avait poussé les Grecs, Serbes, Bulgares et Monténégrins à commettre de terribles atrocités durant les guerres Balkaniques, les œuvres du ministère britannique de la Propagande contenaient la même substance. Le vicomte Bryce, un turcophobe enragé et compulsif qui ne s’en est quant à lui jamais repenti, écrivait ainsi dans la préface du premier ouvrage de Toynbee, « la Meurtrière Tyrannie des Turcs » : « Quiconque a étudié l’histoire du Proche-Orient au cours des cinq derniers siècles ne sera pas surpris que les puissances alliées aient déclaré leur intention de mettre fin à la domination du Turc en Europe, et il sera encore moins en désaccord avec leur détermination à délivrer la population chrétienne de ce que l’on appelle l’empire turc, que ce soit en Asie ou en Europe, d’un gouvernement qui n’a guère fait que l’opprimer au cours de ces cinq siècles. Ces changements sont en effet attendus depuis bien longtemps ; ils auraient déjà dû intervenir il y a plus d’un siècle, car il était alors déjà devenu évident que le Turc était désespérément incapable de gouverner, avec une quelconque approche de la justice, des races soumises d’une religion différente. Le Turc n’a jamais été d’une quelconque utilité, si ce n’est pour se battre. Il n’est pas capable d’administrer, bien qu’à ses débuts il ait eu le bon sens d’employer des administrateurs chrétiens intelligents. Il n’est pas capable d’assurer la justice. En tant que pouvoir et gouvernement, il s’est toujours montré incapable, corrompu et cruel. Il a toujours détruit et n’a jamais créé. Comme l’a écrit un célèbre historien anglais, les Turcs ne sont rien d’autre qu’une bande de brigands qui campent dans les pays qu’ils ont ravagés. Comme l’a écrit Edmund Burke, les Turcs sont des sauvages avec lesquels aucune nation chrétienne civilisée ne devrait former d’alliance. Il faut mettre fin à la domination turque en Europe car, même dans la petite partie que le sultan en détient encore, il s’agit d’une puissance étrangère qui opprime, massacre, tue et chasse de leurs foyers les habitants chrétiens d’origine grecque ou bulgare. »

(…) Outre les Britanniques, toutes les autres chancelleries alliées, à la notable exception des Italiens, agissaient de la même exacte manière, et de façon simultanée. L’ambassadeur russe Mandelstam, en 1917, utilisait les mêmes termes que Toynbee, quoi qu’avec une portée bien plus large, réitérant ainsi une fois encore la substance de la note commune des Alliés. Il déployait beaucoup d’efforts pour expliquer que les Turcs, « tout comme les autres races inférieures, ont la possibilité de se civiliser un jour ; mais d’ici là, il faut les expulser complètement et les placer dans quelque recoin de l’Asie mineure, où ils pourront passer un certain temps, et comme les Noirs, auront alors l’opportunité, après quelques générations, de se civiliser puis de retrouver leur chemin parmi les êtres humains. » Il ajoute ensuite, en français dans le texte : « Mais il ne saurait s’agir pour l’Entente victorieuse de rétablir sur l’empire ottoman une tutelle aussi inefficace que celle qui a permis à l’État tuteur ottoman de massacrer ses pupilles arméniens en se jouant de ses propres tuteurs européens. Cette extraordinaire combinaison internationale de tutelles superposées a fait définitivement faillite. C’est dans le cas turc que l’intervention d’humanité doit être poussée à ses limites extrêmes et recevoir sa plus forte consécration. Cette consécration ne saurait être autre que la destruction de l’empire ottoman. Tout notre ouvrage tend à cette conclusion. »

(…) Quoi qu’il en soit, à la même époque, en 1916-7, le Français Driault, dans son ouvrage sur la question d’Orient, suivait les positions coutumières de Mandelstam et des autres ; après un long détour historique, il résumait ses pensées dans sa conclusion en déclarant notamment que, comme d’autres souverains ottomans, Abdülhamid n’avait fait que tromper l’Europe : « Alors qu’il prétendait mener des réformes, il renforçait la Turquie sur le plan militaire. Ce n’est pas ce que l’Europe, la France en particulier, entendait par ‘réformes’. D’autres nations comme la Hongrie se sont réformées et ont rejoint le club des pays civilisés, mais elles sont chrétiennes. Les Turcs, en revanche, sont restés musulmans et ont donc refusé de s’amalgamer à la culture européenne, le Coran ne leur inspirant que mépris des autres et haine. Chaque contact plus étroit avec les chrétiens n’a fait qu’éveiller en eux le fanatisme et accentuer leur caractère asiatique, de sorte qu’ils apparaissent comme plus étranges et barbares encore, et ne peuvent guère comprendre les idées révolutionnaires de l’Europe. Le Turc est resté le même musulman opiniâtre et intrépide du passé ; sa haine du chrétien est demeurée extrême et s’est exprimée par sa soif de sang ; et à la vue des progrès de son ennemi, il ne répond que par d’abominables massacres. Le Turc a trompé l’Europe quant à ses véritables objectifs… L’Europe, lasse d’être dupée, mais craignant aussi un démembrement qui pourrait l’entraîner dans le chaos, a décidé de réformer l’empire par la force, et même sous la menace du canon et d’un puissant usage de la cautérisation, mais les puissances ne se sont jamais entendues sur la nature de cette dernière… » Puis, après avoir abordé et énuméré les succès chrétiens dans le monde musulman, Driault conclut : « Nous ne nous sommes pas abstenus, dans ce livre, de définir la question d’Orient par le recul de l’Islam turc face à la poussée des nations chrétiennes : il n’y a pas d’autre voie pour comprendre l’ampleur et la grandeur historique de ceci. La solution est la fin de la Turquie. La guerre ne changera rien ; la seule chose qu’elle fera sera de désigner et nommer ce qui est désormais important : qui seront les héritiers de l’homme malade. »

La vaste machine propagandiste qui diabolisait le Turc et justifiait son élimination fonctionnait sur le même modèle que la propagande nazie le ferait deux décennies plus tard. Il ne s’agissait pas seulement d’un effort intellectuel, mais d’une campagne globale qui englobait tous les autres moyens de communication afin d’influer sur l’opinion. Tout comme l’Allemagne nazie devait utiliser les dessins pour caricaturer les Juifs et amplifier les stéréotypes habituels à leur sujet, leur déniant leur humanité pour les abaisser au rang de sous-hommes, les Alliés en firent de même avec les Turcs. Punch, le principal journal satirique britannique qui avait, depuis les années 1870, joué un rôle de premier plan dans la diffusion de l’image du Turc sanguinaire et bestial, véritable « barbare asiatique », publiait ainsi au début de la Première Guerre Mondiale, en 1914, un numéro commémoratif, « l’Inénarrable Turc », dans lequel étaient revivifiées toutes les habituelles images stéréotypées du Turc ; nous en avons reproduit certaines ici : 

 

Laisser un commentaire