La bataille de Gallipoli

[Extrait de : ‘La chute de l’empire Ottoman’, S.E. Zaimeche Al-Djazairi]

La décision de lancer une opération « pour bombarder et prendre la péninsule de Gallipoli, avec Constantinople comme objectif » fut prise par le Conseil de Guerre britannique le 8 janvier 1915. Le lieutenant- colonel américain Douglas J. Scott note : « En 1915, l’opportunité était bien présente, pour la Royal Navy, de s’emparer des Dardanelles par le seul usage de sa puissance navale, ce qui ouvrirait la ligne de communication maritime vers Constantinople, permettant ainsi aux forces alliées d’attaquer l’Allemagne depuis les Balkans. » (…) Le succès de cette opération permettrait de relier les fronts russe et occidental, ce qui entraînerait la chute d’Istanbul et sortirait l’empire ottoman de la guerre, de même qu’il provoquerait très certainement sa partition intégrale. (…) À ce stade, nombreux étaient ceux qui croyaient la victoire inévitable. Dans une dépêche depuis Athènes, le 6 mars, un journaliste du London Daily Chronicle déclarait ainsi : « Le bombardement des forts des Dardanelles, selon les dernières nouvelles, se déroule avec succès et dans une minutie prudente. L’on anticipe maintenant qu’avant que les deux prochaines semaines se soient écoulées, la flotte alliée sera dans la mer de Marmara et Constantinople tombera rapidement aux mains des Alliés victorieux. »

(…)

Dès le début des opérations, les Alliés rencontrèrent une féroce résistance ottomane. Sur certaines plages, les Turcs infligeaient de si lourdes pertes aux troupes de débarquement qu’ils menaçaient de les anéantir complètement. Sur la plage V, où les hommes émergeaient un à un des bouches du River Clyde et représentaient ainsi des cibles parfaites pour les mitrailleuses du fort Sedd-al-Bahr – littéralement, « la barrière de la mer » – à l’extrémité sud de la péninsule de Gallipoli, seuls 21 soldats parmi les 200 premiers à débarquer réussirent à atteindre la plage. Dans de nombreux transports de troupes, chaque homme fut tué ou blessé avant même d’avoir pu toucher la terre ferme. Ceux qui étaient blessés alors qu’ils se trouvaient encore dans l’eau se noyaient rapidement, lestés qu’ils étaient par leur équipement de près de 40kg. Les Turcs affirment que pas une seule des péniches de débarquement n’a pu revenir aux navires de transport pour son deuxième chargement. Sur certaines péniches, la durée de vie moyenne d’un soldat allié ne dépassait pas les trois minutes. Sur la plage V, plus de soldats britanniques tentèrent alors de débarquer, menés par le brigadier-général Napier ; il fut tué presque instantanément, avec la quasi-totalité de ses hommes. Sur toutes les plages, les Ottomans étaient pourtant bien inférieurs en nombre et surtout en armement. Sur la plage X, à 11h30 du matin, sept compagnies britanniques étaient engagées face à une compagnie et demie turque. Malgré leur énorme supériorité numérique et matérielle, les Alliés ne pouvaient toutefois que très difficilement gagner du terrain car leurs pertes, et en particulier celles de leurs officiers et commandants, étaient bien trop lourdes. Sur la plage V, les Munsters perdirent plus d’un tiers de leur effectif total, les Dublins plus des trois cinquièmes. Les Lancashires de la plage W furent aussi gravement touchés que les Dublins. Sur la plage X, les Royals perdirent 487 hommes sur 979. Plus au Nord, où Mustafa Kemal était positionné, un bataillon australien perdit 422 hommes sur 900 ; tous ces bataillons avaient également perdu plus de la moitié de leurs officiers.

(…)

La violence de la bataille de Gallipoli est le mieux saisie par les hommes qui y ont participé et nous en ont laissé leurs récits. (…) Sir Ian Hamilton suivait ces féroces combats depuis son navire de commandement : « La masse imposante de l’ennemi balaya la crête et les pentes, contournant son flanc droit et perçant ses propres lignes, de sorte que ses troupes fondirent jusqu’au bas de la colline. Ce fut une série de combats dans lesquels les généraux combattirent aux côtés de leurs hommes, tandis que les soldats lâchaient leurs armes modernes pour se prendre les uns et les autres à la gorge… Les Turcs revenaient sans cesse et combattaient magnifiquement en invoquant le nom de Dieu. Nos hommes tenaient bon et maintenaient, par de nombreux actes d’audace, les vieilles traditions de leur race. Ils ne flanchaient pas. Ils mouraient sur leurs lignes, droit et debout face à l’ennemi. » L’artillerie alliée pilonnait les Ottomans sans merci ; et Chunuk Bair, Conk Bayır pour les Turcs, se transforma, comme l’écrirait Mustafa Kemal, « en une sorte d’enfer sur terre. Du ciel tombait une pluie de shrapnel et de fer ; les lourds obus de la marine s’enfonçaient dans le sol avant d’exploser, ouvrant d’énormes cavités tout autour de nous. Tout Conk Bayır était enveloppé d’une épaisse fumée et de feu; tous attendaient avec résignation ce que le Destin allait nous réserver. » Interrogé par Kemal sur la localisation de ses troupes, un commandant lui répondit en désignant le champ de bataille jonché de cadavres : « Voici mes hommes ; ils sont tous morts. »

Les Ottomans firent preuve d’un héroïsme sans bornes mais aussi d’un grand esprit chevaleresque : « Aucune nation n’aurait pu mener une guerre d’une façon plus honnête et propre que les Turcs, dit ainsi Norman Wilkinson. Le fait que de telles qualités puissent être attribuées au Turc fut pour moi une surprise, bien que les officiers de marine le considèrent généralement depuis longtemps comme le gentilhomme de la Méditerranée orientale. Et cela me fut confirmé par leur refus affiché d’utiliser des gaz toxiques lors de leurs attaques… Les usages théoriques de la guerre ont été si brutalement violés à notre époque que le comportement du Turc se distingue d’un contraste saisissant et prouve que cette race des plus malmenées conserve un sens de l’honneur qui semble bien manquer à d’autres, alors même que ces derniers revendiquent le droit de mener le monde dans cette direction. »

(…)

Le capitaine R.W. Whigham se remémore ainsi les événements : « À ce stade, l’on voyait beaucoup mieux ce qui se passait car la lune, presque pleine, éclairait tout notre front et nous permettait ainsi d’observer les Turcs avancer, ligne après ligne, contre notre position. Ils se battaient avec une bravoure extraordinaire ; alors que chaque ligne était balayée par nos tirs, une autre s’avançait à son tour contre nous… L’attaque se déroulait sur l’ensemble de notre front, comme s’ils cherchaient un point faible pour effectuer une percée. J’ai vu un homme, durant l’un de ces assauts, continuer à courir dans notre direction après que tous ses compagnons se soient arrêtés. Il a couru à toute vitesse vers nous, esquivant toutes les balles, et s’est approché jusqu’à une cinquantaine de mètres de la tranchée jusqu’à ce que je le voie tomber. Quatre fois pendant la nuit, ils sont arrivés jusqu’à ma tranchée avant d’être abattus, et un Turc a même engagé l’un de mes hommes à la baïonnette, par-dessus le parapet de protection, avant d’être tué. »

Les effets des obus alliés étaient écrasants, au sens propre du terme, comme l’écrit le correspondant de guerre Ashmead Bartlett: « L’infanterie turque est passée à l’assaut et a été confrontée à toutes les sortes d’obus que nos navires de guerre transportent, des 15 pouces du Queen Elizabeth, dont chacun contient vingt mille balles, aux 12 pouces, 6 pouces et 12 livres. Le bruit, la fumée et les commotions produites ne ressemblaient à rien de ce que l’esprit peut imaginer ou de ce que les mots peuvent décrire. Les collines qui se trouvaient face à nous semblaient avoir été transformées en volcans fumants; les obus classiques vomissaient de gros morceaux de terre et des masses de fumée noire, tandis que leurs éclats formaient une voûte blanche au-dessus. Des sections du terrain étaient couvertes par chaque navire tout autour de nos tranchées et, les distances étant connues avec précision, les tirs étaient excellents. »

(…) 

Une guerre d’usure débutait ; faite d’assauts et de contre-attaques, elle laisserait le champ de bataille de Gallipoli jonché des cadavres de dizaines de milliers d’hommes, presque toujours non enterrés, se décomposant sous le lourd soleil de la fin du printemps et du début de l’été. Chaque mètre carré était disputé par les deux camps avec une telle férocité qu’il semblait alors que quelques centaines de mètres gagnés dans ce vaste paysage correspondaient à une victoire majeure.

(…)

Peu à peu, les Ottomans reprirent toutefois le contrôle des opérations ; et ainsi débutait le désastre allié. Sur certaines plages, où l’eau était plus profonde, les troupes de débarquement furent accueillies par un feu intense et souffrirent de lourdes pertes. L’artillerie ottomane fit également goûter à son hôte indésirable de denses bombardements d’obus et de puissants explosifs ; un avion turc largua même quatre grosses bombes. Pendant ce temps, plus d’hommes encore débarquaient, tandis que les canons de six pouces des navires alliés, le Talbot et le Chatham, étaient désormais occupés à pilonner les défenses ottomanes pour tenter de protéger les imposants transports de troupes qui arrivaient maintenant avec plus de renforts et de provisions. Les Turcs répondaient avec tout ce qu’ils pouvaient rassembler : artillerie de toutes sortes, mitrailleuses ou simples fusils ; et leur défense s’avérait si tenace et obstinée que les espoirs des Alliés de s’emparer des crêtes dès le premier jour des opérations furent vite abandonnés. Les tirs d’artillerie avaient également enflammé les broussailles sèches ; un feu que le vent vint opportunément pousser vers les Alliés. Des tirs denses de snipers turcs provenaient non seulement des postes avancés ottomans mais également des arrières de la ligne de front alliée ; et un grand nombre d’officiers franco-britanniques furent ainsi éliminés.

Les combats de ces journées d’août furent très certainement parmi les plus féroces et les plus sanglants de la Première Guerre Mondiale. Ellis Ashmead Bartlett, pour le London Morning Post, les décrivit comme « la plus féroce des batailles de soldats depuis la guerre de Crimée » : « Dans cette lutte extraordinaire, qui s’est presque entièrement déroulée sous terre, les deux camps ont combattu au mépris total de leur vie. Blessés et morts ont rempli les tranchées jusqu’au sommet, mais les survivants ont poursuivi le combat sur des tas de cadavres. »

(…)

Au début du mois de septembre, les deux camps s’étaient mutuellement saignés à blanc à un tel niveau qu’il ne restait plus grand-chose à faire pour que l’autre cède – et ainsi atteindre le point de rupture. Hamilton demanda 95.000 soldats supplémentaires, très certainement pour tenter une fois de plus de sortir de l’impasse ; mais cette fois, Kitchener refusa la requête. Les combats n’avaient jusqu’ici abouti à rien, et les pertes britanniques atteignaient désormais des proportions difficiles à soutenir. Le 15 octobre, il était officiellement annoncé que les Britanniques avaient déjà perdu 90.899 hommes aux Dardanelles ; d’autres nations alliées avaient également versé un lourd tribut humain. Les demandes d’évacuation de Gallipoli se faisaient chaque jour plus pressantes dans la presse britannique autant qu’au Parlement. L’offensive de la baie de Suvla avait en réalité été le dernier coup de poker de l’état-major ; et malgré tous les moyens et effectifs jetés dans la bataille, elle avait été un échec. Pour aggraver les choses, en novembre, une tempête inhabituellement violente fit rage durant plusieurs jours et provoqua une chute brutale des températures qui tua, par le gel, des centaines de soldats britanniques et en handicapa des milliers d’autres. Il ne restait plus qu’une seule solution : l’évacuation.

Dans le plus grand secret, les positions des ANZACs et de Suvla étaient évacuées en décembre ; début janvier 1916, les derniers soldats britanniques quittaient le secteur du cap Helles. Ainsi s’achevait l’une des conceptions stratégiques les plus originales de la Première Guerre Mondiale, tandis que les Ottomans se trouvaient à nouveau en possession de l’ensemble de la péninsule. « L’échec britannique aux Dardanelles, affirme Kinross, offrait un répit psychologique momentané au peuple turc. Pour la première fois de mémoire d’homme, ils avaient remporté une victoire contre une grande puissance européenne. Peu nombreux étaient sans doute les Turcs qui nourrissaient l’illusion que le courant de l’ingérence étrangère ait été inversé et que l’empire puisse désormais espérer une période de résurrection et de rétablissement. Mais au moins, une lueur de lumière et d’espoir était venue éclairer le sombre horizon défaitiste. Il y avait encore de la vie dans le vieux Turc. Les qualités nationales de ténacité, de courage et de fierté s’étaient à nouveau manifestées de tout leur éclat, comme par leur passé glorieux, ici, sur les crêtes de la péninsule de Gallipoli. »

(…)

Le compte-rendu britannique officiel de la campagne attribua l’échec de l’expédition de Gallipoli à deux facteurs primordiaux : les qualités guerrières et la détermination du soldat ottoman ; et le brillant commandement de la 5ème Armée. Les Britanniques avaient perdu 205.000 hommes ; les Français 47.000, sur 79.000. 641 Tirant le rideau sur cette bataille, le major américain Edwin E. Dayton écrivait alors : « Lorsque les forces alliées se sont retirées de la péninsule, presque tous les vétérans turcs étaient désormais libérés pour aller combattre en Roumanie ou en Anatolie. Tout au long des terribles combats d’avril, de juin et d’août, les Turcs ont fait preuve d’un magnifique courage et se sont montrés aussi vaillants en position de défense que d’attaque. Ils ont traité les soldats blessés et capturés avec une réelle bonté. La 29ème Division britannique et l’Australia and New Zealand Corps se sont acquis une impérissable renommée. »

 

Laisser un commentaire