Le roman des janissaires – Et Alger devint ottomane… (extrait)

La divine surprise est tombée sous le règne de Selim, en 1518. Elle vient, une fois n’est pas coutume, du Maghreb, où les nouvelles n’incitaient jusqu’ici pas à l’optimisme. Dans la foulée de la « Reconquista » et de la chute de Grenade, Espagnols et Portugais avaient en effet étendu leurs griffes sur tous les grands ports de la région : Oran, Alger, Tripoli étaient tombées sous les coups des premiers; Sebta, Tanger, Anfa, Safi ou encore Mogador, sur la côte atlantique, sous ceux des seconds. Un nouvel espoir n’a néanmoins pas tardé à se lever pour les musulmans d’Afrique du Nord, sous la forme de trois frères corsaires à la barbe rousse qui vouent une haine féroce à la chrétienté depuis que l’aîné de la fratrie, Ilyas, a été tué en mer par les Hospitaliers de Rhodes. Sous la protection du sultan hafside de Tunis et depuis son port de la Goulette, ils ont porté la guerre en terre chrétienne en razziant avec opiniâtreté les côtes italiennes, assuré l’évacuation de milliers de Morisques pris au piège par l’Inquisition espagnole et repoussé plusieurs attaques croisées sur les côtes du Maghreb. La prise de la place forte d’Alger, en 1516, est arrivée comme la consécration de leurs longues années de jihâd maritime.

La nouvelle d’un revers chrétien est déjà une bonne nouvelle en soi à Topkapi, mais il y a mieux : Oruç, Khidr et Ishaq sont les fils d’un célèbre sipahi d’origine albanaise qui a servi avec bravoure dans les rangs de Mehmed le Conquérant – lequel lui a remis, en récompense, un fief sur l’île de Lesbos, où il a épousé la veuve d’un prêtre orthodoxe convertie à l’islâm. Naturellement, c’est vers leur mère-patrie que les nouveaux maîtres d’Alger se tournent lorsque la pression espagnole se fait à nouveau insupportable – c’est-à-dire, très vite. Dès l’année suivante, Oruç, auto-proclamé sultan d’Alger, remet sa couronne et ses terres à Selim, qui lui octroie, dans un échange de bons procédés, le titre de beylerbey d’Alger et d’amiral de la flotte ottomane en Méditerranée occidentale, et lui promet, pour s’acquitter de sa mission, janissaires, vaisseaux et pièces d’artillerie. Coup de maître : sans le moindre effort, le sultan vient d’étendre son empire à moins de trois cent cinquante kilomètres des côtes espagnoles et jusqu’aussi loin à l’Ouest que Tlemcen, dont les trois frères ont chassé l’émir, ami des chrétiens. Enthousiasmé par l’accord, peut-être parce qu’il a lui-même manqué de peu de se faire capturer par une flotte de corsaires croisés quelques années plus tôt, Selim annonce même que quiconque s’enrôlerait dans les rangs de son nouveau vassal d’Alger recevrait la même solde et jouirait des mêmes droits que les janissaires de la capitale. Maintenir le commerce ottoman en Méditerranée, s’installer durablement dans l’arrière-cour des Espagnols, s’assurer le concours d’une flotte qui pourra, à l’occasion, protéger les nouvelles conquêtes d’Égypte et du Shâm : l’occasion est trop belle pour ne pas la prendre à pleines mains. Charles Quint, pour sa part, ne prend pas la menace à la légère. Au printemps suivant, il débarque personnellement à Oran avec cent mille hommes pour assiéger et reprendre Tlemcen, où Oruç et Ishaq trouvent la mort au combat. Le beylerbey est mort, vive le beylerbey ! Khidr, le dernier survivant de la famille Barbarossa, reprend les titres et obligations de son défunt aîné. Par chance pour lui, les deux mille janissaires promis par Selim sont arrivés trop tard pour sauver Oruç, mais pas pour appuyer ses ambitions.

Ils deviendront, bientôt, la classe dirigeante de la province et la colonne vertébrale du pouvoir des gouverneurs d’Alger. Garde personnelle de l’amiral, ils encadrent l’étonnant étrange patchwork cosmopolite que sont alors les forces de la Régence : sur terre, les auxiliaires arabes ou berbères issus des tribus de la région; et sur mer, les milliers de volontaires morisques, musulmans expulsés d’Espagne d’autant plus enclins à servir Barberousse qu’il a pris le risque de venir les secourir jusque sur leurs côtes lors de sept voyages consécutifs, et les centaines de renégats, aventuriers des mers italiens, français ou anglais en rupture de ban et convertis à l’islâm, sincèrement ou attirés par la gloire et le butin. La piraterie en Méditerranée restera ainsi longtemps, à de rares exceptions près, une affaire d’Européens, qu’ils soient musulmans ou chrétiens. En attendant, le maître d’Alger ne vise pas moins que la conquête du Maghreb. Mais il faut d’abord venger ses frères. À peine Charles Quint a-t-il rebroussé chemin vers l’Europe que Tlemcen est reprise sans coup férir, suivie d’Annaba l’année suivante. Puis les raids reprennent vers le Nord. La Sicile, Toulon, la Corse, les îles d’Hyères, les Baléares, la Sardaigne, Cadiz, la Calabre, Marseille, la Toscane, aucune côte chrétienne n’échappe à Barberousse. Sa première grande victoire symbolique est la prise du Peñon d’Alger. Forteresse espagnole plantée sur les îles qui font face à la casbah, sa simple existence est une humiliation permanente pour les Algérois, d’autant que son commandant Don Martin de Vargas prend un malin plaisir à y dresser chaque matin l’étendard castillan à la vue des habitants. Le 6 mai 1529, après plusieurs propositions généreuses de reddition, les janissaires entament le bombardement de la place, auquel la garnison répond par des tirs d’artillerie symétriques sur Alger. Une flotte de secours dépêchée par Charles Quint est interceptée et repoussée au large de Mostaganem au terme de combats navals d’une violence inouïe. Trois semaines plus tard, des dizaines de brèches ont été ouvertes dans les remparts du Peñon et les défenseurs sont presque à court de vivres. Il est temps de lancer l’assaut. Au moment même où leurs camarades d’Europe marchent sur Vienne, les janissaires d’Alger se ruent sur tout ce qui flotte et débarquent sur les rivages de l’îlot, investi sans grand combat le 27 mai. Réduits en esclavage, les quelques dizaines de soldats espagnols survivants seront employés à la reconstruction de la Grande Mosquée d’Alger, bâtie quatre siècles plus tôt par le sultan almoravide Yusuf ibn Tashfin et qu’ils avaient gravement endommagée par leurs frappes. Au-delà, la prise du Peñon permet surtout à Barberousse de faire d’Alger le grand port dont il rêve, en reliant les îlots entre eux par une jetée, formant ainsi une rade digne de ce nom.

Charles Quint ne désarme pas pour autant. Il remet Malte aux Hospitaliers chassés de Rhodes, et surtout débauche l’amiral génois Andrea Doria, le plus illustre capitaine des mers chrétien de son temps. Très vite, l’homme s’aventure jusqu’en mer Égée et, à vrai dire, rien ne semble pouvoir l’empêcher de pousser jusqu’au Bosphore. Depuis les faits d’armes de Mehmed le Conquérant en mer, la marine ottomane est devenue vétuste, mal entretenue, ses vaisseaux trop peu nombreux et ses commandants globalement incompétents. À l’été 1532, Barberousse est convoqué par le sultan Süleyman à Istanbul, où il fait une entrée fracassante à la tête de dix-huit galères. Reçu en grande pompe à Topkapi, où il fait forte impression avec son sublime caftan, ses diamants et son étendard personnel tout de vert, il se voit nommer kapudan pasha ainsi que beylerbey des Îles, de Gallipoli et de Rhodes. Arsenaux, ports nombreux et bien abrités, forêts denses à perte de vue : l’empire ne manque d’aucun élément nécessaire à la construction de la première flotte du monde, si ce n’est d’une véritable vision maritime. Barberousse va la fournir. En quelques mois seulement, il met sur pied la plus grande force navale que le monde musulman ait jamais connu. Le rythme qu’il impose aux chantiers navals d’Istanbul est si élevé que les habitants de la capitale renomment la Corne d’Or « le détroit de l’Arsenal ». Le sultan lui octroie dix mille nouveaux janissaires pour l’aider à accomplir sa mission : imposer la domination musulmane en Méditerranée.

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La Mare Nostrum connaîtra une domination ottomane sans partage pour les trois décennies à venir. Charles Quint, lui, ne semble pas avoir encore bien assimilé l’idée. À l’automne 1541, il mène une nouvelle expédition vers le Maghreb à la tête de cinq cents navires et près de quarante mille hommes, Espagnols, Allemands, Napolitains, Siciliens ou encore Génois. La saison ne s’y prête pas, mais l’empereur n’a écouté aucun de ses conseillers : Alger sera la revanche contre Süleyman qu’il attend depuis vingt ans. La ville, qu’il sait défendue par moins de huit cents janissaires et quelques milliers de cavaliers kabyles et arabes, sera, pense-t-il, une proie facile en l’absence de Barberousse, remplacé par son fidèle lieutenant Hassan Agha, un renégat sarde devenu beylerbey après le départ de son maître pour la capitale. Mais alors qu’il débute le débarquement de ses troupes dans la baie d’Alger, la tempête, terrible, se lève. Près de cent cinquante navires de l’armada impériale perdent leurs ancres et s’écrasent contre les rochers de la côte, quand ils ne coulent pas purement et simplement, corps et biens. La garnison d’Alger multiplie les sorties et fait des ravages parmi les croisés fraîchement débarqués. Charles Quint lui-même, encerclé par des janissaires, ne s’échappe que grâce au sacrifice héroïque de plusieurs dizaines de Chevaliers de Malte. À nouveau sauvé par l’amiral Doria, qui parvient à lui trouver une porte de sortie maritime, l’empereur vaincu reprend le chemin de l’Espagne en abandonnant son armée – et même ses chevaux, jetés sans ménagement par dessus bord. Son expédition d’Alger a été un marasme sans nom. Le légat du Pape rapporte que « toute la plage était couverte de corps d’hommes, de carcasses de chevaux, de navires fracassés ». Douze mille hommes, au bas mot, sont morts, et au moins autant ont été capturés par les janissaires et les tribus berbères. La légende rapporte même que tant de soldats de Charles Quint furent réduits en esclavage que le marché d’Alger en fut saturé, au point que 1541 sera remémorée comme l’année où « la tête d’un chrétien valait le prix d’un oignon ». (…)

2 commentaires sur « Le roman des janissaires – Et Alger devint ottomane… (extrait) »

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