Le roman des janissaires – La prise de Constantinople (extrait)

Dans tous les secteurs du camp ottoman, c’est l’effervescence la plus complète. Soixante-dix nouveaux canons à peine forgés arrivent d’Édirne, permettant aux Ottomans d’effectuer pendant trois jours une préparation d’artillerie quasi-ininterrompue sur les secteurs les plus sensibles des fortifications, tandis que des volontaires s’affairent, la nuit tombée, à combler les fossés de défense byzantins (…). Des célébrations sont organisées toute la nuit durant dans le camp ottoman pour entretenir l’état de panique à l’intérieur de la ville, tandis que les bombardements sont si violents que la nuit est aussi lumineuse que le jour. Les torches, doublées pour terroriser les assiégés, sont si nombreuses lors de la dernière nuit que les Byzantins croient, un instant, que le campement musulman a pris feu ! Les soldats se voient enfin accorder une dernière journée de repos et de prières le 28 mai, durant laquelle deux mille longues échelles sont distribuées aux janissaires. Le lendemain, l’enfer se déchaînera sur Constantinople.

Toute la journée, Mehmed effectue une tournée d’inspection générale de ses troupes, promettant avec éloquence et passion à ses hommes une victoire et un butin comme le monde n’en a jamais connu. Il est loin, le temps où le jeune prince devait fuir la furie des janissaires, méprisé de cette si puissante caste militaire. Il est, désormais, à l’égal de son père, un sultan respecté de la troupe. La veille de l’assaut, Mehmed laisse libre cours à son lyrisme guerrier en écrivant, sous son nom de poète d’Avni, ces vers à l’attention du Prophète : « Je suis le sultan Fatih, face à Constantinople, et je brûlerai cette cité de fond en comble, pour un simple sourire sur ton visage… » À l’intérieur de la ville, on oublie également les dissensions passées. Dans la majestueuse basilique Hagia Sophia, une cérémonie solennelle est tenue, unissant l’Empereur au clergé et à la noblesse des deux partis, Latins et Grecs. Sans se douter, peut-être, que ce sera la dernière… Constantin mène ensuite une procession religieuse le long des murailles, y plaçant, aux endroits sensibles où il sait que l’assaut aura probablement lieu, des reliques chrétiennes.

Le soir même, peu après minuit, l’offensive générale ottomane débute enfin à l’ordre du sultan. Les bombardements redoublés des derniers jours ont permis l’ouverture de trois brèches aux points les plus fragilisés des fortifications. Immédiatement, sous une pluie battante, des dizaines de milliers de bashi-bouzouks et d’akıncıs se lancent en avant, traversant le fossé comblé qui les sépare des murailles sous le regard impuissant des défenseurs qui se préparent au premier choc au son du tocsin. L’objectif de cette première vague est d’épuiser les défenseurs; pour empêcher toute retraite impromptue de ces combattants irréguliers jugés peu fiables, Mehmed a placé une double ligne d’officiers et de janissaires qui doit exécuter tout déserteur. Le gros des combats se concentre au niveau du Mesoteichion, le mur central, où les Byzantins ont logiquement placé leur unité d’élite, la compagnie génoise de Giustiniani qui dispose du meilleur armement. Virevoltant entre les projectiles, ce dernier livre le combat de sa vie, haranguant sans cesse ses hommes et donnant lui-même de sa personne. En à peine deux heures, les bashi-bouzouks, mal armés et trop peu disciplinés, sont repoussés, et Mehmed doit sonner la retraite.

C’est là qu’il lance la deuxième vague, celle qui doit emporter la décision. Les troupes anatoliennes d’Ishak Pasha montent au front. Leur but : forcer la dernière palissade, au niveau de la Porte Saint-Romain, qui les sépare de la ville. Trop nombreux bien que bien plus disciplinés que les bashi-bouzouks, ils finissent par se bousculer entre eux et forment des proies faciles pour les archers expérimentés de Giustiniani. La destruction de la palissade par le gigantesque canon d’Orban a néanmoins permis à trois cents hommes d’entrer à l’intérieur de la ville, mais ils sont rapidement rejetés hors des murs par les gardes de l’Empereur en personne. Les marins ottomans, qui ont reçu pour consigne de tenter d’escalader à l’aide d’échelles les murailles maritimes de la cité pour forcer les assiégés à disperser leurs forces et maintenir une pression constante sur tous les secteurs, n’ont pas plus de succès, de même que les hommes de Zaganos Pasha qui tentent de forcer une brèche apparue plus au Nord. L’assaut tourne au marasme pour les Ottomans, qui subissent des pertes énormes sans parvenir à pénétrer durablement dans Constantinople. Sur tous les fronts, du palais des Blachernes tenus par les Vénitiens à la Corne d’Or et à la mer de Marmara où les moines orthodoxes sont montés au front, les défenseurs tiennent bon.

Mehmed n’a plus le choix. Tentant le tout pour le tout, il lance ses janissaires dans la bataille et les mène même lui-même jusqu’au fossé. Dans le même temps, il ordonne de maintenir un feu d’artillerie constant sur le secteur de la palissade endommagée, empêchant les défenseurs de la réparer à temps. À l’inverse des deux premières vagues d’assaut, les janissaires réussissent à maintenir leur formation à l’approche des remparts, sous le feu constant des archers génois. Le son de leurs tambours est si bruyant qu’il couvre même les tirs des canons qui déchirent les tympans des combattants depuis plusieurs semaines. La fumée est partout. Toute l’armée musulmane retient son souffle en observant son unité d’élite monter au front. L’ultime corps à corps, terrible d’intensité, s’engage au niveau de la palissade. Pendant plus d’une heure, les défenseurs, Byzantins et Génois confondus, se battent comme des lions, malgré leur épuisement, avec l’énergie du désespoir. Dans le choc sanglant des sabres et autres haches, les flèches et javelots des Génois répondent aux arbalètes et aux couleuvrines – des petits canons à main adoptés depuis peu au sein du corps – des janissaires. L’issue du combat est confuse, au point que les assiégés pensent un moment avoir repoussé cette troisième vague. Mais le sort de cette journée n’avait pas été décidé ainsi.

Au coeur de la mêlée, le héros et champion de Constantinople, le fougueux capitaine Giustiniani, est touché mortellement au sternum par un carreau d’arbalète. Rapidement évacué vers le port, contre la volonté de l’empereur byzantin qui l’enjoint désespérément de garder son poste, son départ subite entraîne la panique parmi les rangs des Génois, permettant aux janissaires de réaliser une percée fulgurante à travers les lignes des défenseurs. Acculés contre leurs remparts intérieurs et dans leurs propres douves, l’Empereur ayant ordonné de fermer les portes pour empêcher toute retraite massive, les rangs des Byzantins sont littéralement décimés par les flèches et les coups de sabre ottomans. D’autant qu’au même moment, un peu plus au Nord des fortifications, sous le commandement de l’inévitable Zaganos Pasha, une petite compagnie d’une cinquantaine de janissaires et sipahis, unis pour l’occasion, est parvenue à localiser une poterne ouverte, la Kerkoporta, (…à et à y entrer par surprise. À leur tête, Ulubatli Hasan, un capitaine âgé d’à peine vingt-cinq ans, armé d’un simple sabre et d’un petit bouclier, escalade la muraille sous une pluie de flèches, de lances et de balles, avant d’atteindre le sommet d’une des tours de défense et d’y élever l’étendard ottoman, visible aux yeux de tous, assaillants comme assiégés. Il parvient à défendre sa position pendant plusieurs longues minutes, jusqu’à l’arrivée de ses douze camarades survivants, avant de s’effondrer, le corps criblé de vingt-sept flèches, gravant à jamais son nom dans la légende des martyrs de l’islâm. Les membres du commando janissaire, retranchés au sommet de la tour, sont ensuite éliminés un par un, toujours le drapeau ottoman en main (…).

Mais là n’est pas l’essentiel : l’impact psychologique de l’opération a été décisif des deux côtés, galvanisant les soldats ottomans et poussant de nombreux Byzantins, qui pensent que la ville est tombée, à abandonner leurs postes pour fuir au plus vite et mettre à l’abri leurs familles. L’empereur Constantin, dans un dernier baroud d’honneur en compagnie de ses plus fidèles gardes et commandants, jette ses insignes royaux à terre, tente de réorganiser sa défense dans la vallée du Lycus et mène une dernière charge contre les janissaires, mais il est déjà trop tard. Il tombe l’arme à la main, aux côtés de son cousin Théophile et du gouverneur de la cité, Démétrius, écrasé par le rouleau compresseur ottoman qui se déverse désormais à travers la brèche béante dans les murailles.

En très peu de temps, janissaires et soldats d’Anatolie prennent le contrôle des murs de la Corne d’Or et ouvrent toutes les portes de Constantinople, tandis que des troupes d’appoint ottomanes débarquent le long de la mer de Marmara. Partout, les défenseurs fuient dans le chaos le plus complet, tentant de s’embarquer au plus vite dans un navire italien. Seuls résistent encore les Vénitiens, encerclés dans le palais des Blachernes, ainsi que les mercenaires catalans et les hommes du prince félon turc Orkhan, qui savent qu’ils n’ont rien à espérer d’une quelconque reddition. Ils seront tous massacrés. À midi, la prise du port marque la chute définitive de la totalité de la ville et la fin de ce siège dantesque. Les combats cessent. L’Empire byzantin n’est plus.

(…) Au soir, le sultan fait finalement son entrée dans la cité impériale et se dirige directement vers la basilique Hagia Sophia, où tous ses hommes ont convergé pour se réunir sur l’Augusteum, la vaste place qui fait face à l’édifice. Il descend de sa monture, se tourne face à la qibla, se prosterne en un long sujûd ash-shukr puis, en se redressant, s’exclame : « Allâh est certes miséricordieux envers les martyrs ! », avant de citer le hadîth relatif à la prise de Constantinople. Le moment est historique pour Mehmed comme pour les janissaires et le reste de ses hommes, qui savourent leur triomphe. Ils sont ceux qui ont accompli la prophétie de Muhammad : « Constantinople sera conquise. Quel excellent commandant que son commandant (celui qui la conquerra) et quelle excellente armée que cette armée ! » * Qui, désormais, pourra les arrêter ?

Musnad de l’imâm Ahmad, 18189.

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