Jalâl ad-Dîn as-Suyûtî [Biographie]

Abû al-Fadl ‘Abd ar-Rahmân ibn Abî Bakr ibn Muhammad Jalâl ad- Dîn al-Khudayrî as-Suyûtî fut sans conteste l’une des sommités de son ère : éminent docte shafi’i, historien et juriste, muhaddîth et théologien, biographe et enseignant, il fut peut-être l’auteur musulman le plus prolifique du 9ème siècle de l’Hégire.

Issu, par son père, d’une famille perse de Bagdad installée à Assiout, en Égypte, sous les Abbassides – d’où sa nisba d’as-Suyûtî -, et d’origine circassienne par sa mère, la légende veut qu’il ait vu le jour dans la bibliothèque familiale, ce qui lui vaut le surnom de « Fils des Livres » – ibn al-kutub. Il naît en 849AH (1445) au Caire, durant la période de renaissance culturelle qui caractérise alors l’Égypte et le Shâm après la chute de Bagdad et la reprise en main des Mamelouks. Son père, héritier d’une lignée réputée pour sa piété et son savoir, enseigne ainsi le fiqh à la mosquée Shaykhuniyyah du Caire; et lorsqu’il décède, alors que le jeune as-Suyûtî n’a que six ans, ce sont ses amis, fleurons distingués d’une communauté savante florissante, qui reprennent en main l’éducation du garçon et lui enseignent les nombreuses disciplines dans lesquelles il excellera : le fiqh (jurisprudence) et ses fondements (usûl al-fiqh), le hadîth, letafsîr (exégèse coranique), la ‘aqida (théologie), l’histoire et la rhétorique, la philosophie et la médecine, la langue arabe et sa grammaire, des sciences qu’il étudie auprès de plus de cent cinquante enseignants, parmi lesquels des grands noms de leur temps. Sa précocité impose le respect : avant l’âge de huit ans, as- Suyûtî a achevé la mémorisation du Livre d’Allâh; à dix-sept ans, il obtient la permission d’enseigner la langue arabe et rédige son premier ouvrage qui bénéficie d’un succès d’estime certain. Quelques années de voyages à travers le Hijâz, où il reste un an à Médine, l’Égypte et le Shâm plus tard, il est de retour au Caire, où il commence à donner des fatwas et à enseigner le hadîth dès l’âge de vingt-et-un ans. D’abord à la même madrasa que son père, puis à la célèbre mosquée historique d’ibn Tulun, ses cercles de science connaissent bientôt des affluences prodigieuses. Sa culture encyclopédique, la profondeur de son savoir, sa mémoire phénoménale – il connaît par cœur entre cent et deux cent mille hadîths – et sa réputation de sainteté – de nombreux miracles sont rapportés à son sujet – lui attirent ainsi d’innombrables étudiants.

Un succès qui lui vaudra la jalousie tenace de certains de ses pairs, et notamment l’inimitié de Shamsuddîn as-Sakhâwî, dont nous sont restés échanges épistolaires acerbes et épîtres cinglantes. D’aucuns se repentiront toutefois de ces attaques injustes, comme l’imâm al- Qastalanî, qui ira jusqu’à se rendre chez as-Suyûtî pieds nus pour lui présenter ses excuses et implorer son pardon. Parfois controversé pour sa profonde implication dans les conflits politiques et disputes théologiques de son temps, as-Suyûtî est également, et surtout, critiqué pour sa prétention au degré de l’ijtihâd mutlaq 2 et au statut de mujaddid 3 de son siècle, qu’il évoque lui-même en ces termes : « J’espère, par la faveur et la grâce d’Allâh, être le mujaddid de ce siècle, tout comme al-Ghazâli l’espérait pour lui-même. Ceci car j’ai maîtrisé toutes les sortes de disciplines, comme le tafsîr et ses principes, le hadîth et ses sciences, le fiqh et ses principes, la langue et ses principes, la syntaxe et la morphologie et leurs principes, la dialectique (jadal), la rhétorique arabe ainsi que l’histoire. En plus de tout cela se trouvent mes travaux remarquables, excellents et inédits qui atteignent désormais le nombre de cinq cents. J’ai donné naissance à la science des fondements de la langue (usûl al-lugha) et compilé des travaux à ce sujet, et personne ne m’avait précédé en cela. Elle suit le même cours que la science du hadîth et la science des usûl al-fiqh. Mes travaux et contributions aux différentes sciences se sont répandus à tous les pays. Ils ont atteint le Shâm, les terres romaines, la Perse, le Hijâz, le Yémen, les Indes, l’Abyssinie, le Maghreb et Takrûr, d’où ils se sont propagés vers l’océan Atlantique. En tout ce que j’ai mentionné, je n’ai pas d’égal. Personne vivant à la surface de la Terre aujourd’hui n’a maîtrisé le nombre de sciences que j’ai maîtrisées et, à ma connaissance, personne d’autre n’a atteint le rang de l’iijtihâd mutlaq, si ce n’est moi. » 

Les relations d’as-Suyûtî avec ses souverains ne sont guère meilleures. Parfois conflictuelles, le plus souvent distantes, elles sont marquées par l’attitude traditionnelle des savants sunnites orthodoxes à l’égard des gouvernants, un sujet sur lequel il écrit même un ouvrage entier pour exposer ce qui doit retenir les doctes de l’islâm de se rendre auprès des sultans. Toute sa vie durant, as- Suyûtî refusera ainsi – sans exception – l’argent et les présents que tenteront de lui prodiguer les Mamelouks; un temps, l’hostilité de Tuman Bey le contraindra même à fuir son domicile quelque temps pour échapper à la fureur du maître du Caire. En 892AH (1486), le sultan Qaitbay le nomme sheykh de la khanqah al-Baybarsiyyah, une loge soufie rattachée à la confrérie de la Shadiliyyah où as-Suyûtî, las du milieu des oulémas qu’il juge corrompu, entre en semi-réclusion. Il n’en sortira que quinze ans plus tard, après une tragique altercation durant laquelle les enseignants sous son autorité, furieux qu’il ait tenté de réduire leurs allocations, auront manqué de le tuer. Après cet incident malheureux, as-Suyûtî se retire entièrement du monde en sa demeure sur l’île de Rawda, au cœur du Nil.

Il s’y consacrera, jusqu’à sa mort, en 911AH (1505), à la dévotion et surtout à la rédaction – la grande œuvre de sa vie : ce sont ainsi jusqu’à un millier d’ouvrages qui lui sont attribués, dont nombre se propageront jusqu’aux confins de la Oumma. Doté d’une phénoménale capacité de travail, l’un de ses étudiants rapporte en effet qu’il pouvait rédiger jusqu’à trois volumes par jour, tout en dictant des annotations sur des hadîths et en répondant à des objections de ses élèves. As-Suyûtî est toutefois plus un compilateur de génie qu’un écrivain original : si sa part d’innovation propre est relativement réduite, c’est précisément sa capacité à compiler, sélectionner, synthétiser et annoter les écrits d’autrui qui accorde tant de succès à ses ouvrages et les rend si profitables. Et si certaines de ses œuvres sont de simples livrets, d’autres sont bien plus volumineuses : ainsi d’Al-Muzhir fi ‘Ulûm al-Lughah wa Anwâ’îhâ, une encyclopédie linguistique qui couvre l’histoire de la langue arabe, sa phonétique, sa sémantique et morphologie, du Tafsîr al-Jalâlayn, l’une des exégèses coraniques les plus populaires, co-rédigée avec son professeur Jalâl ad-Dîn al-Mahallî, et de l’ouvrage qui nous intéresse ici, Târîkh al-Khulafâ’ – « Histoire des Califes » -, dans lequel il tente de proposer une histoire cohérente des califes qui ont mené la civilisation islamique depuis la mort du Prophète jusqu’à son temps…

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