Musulmans & protestants

Si l’image du très protestant George W. Bush déclarant attaquer l’Iraq sur l’ordre de Dieu a marqué notre génération, les relations entre l’islâm & le protestantisme n’ont pas toujours été frappées du sceau de la guerre. Flashback : alors que Luther placarde ses 95 thèses contre les dérives de l’Église catholique, marquant le point de départ de la Réforme protestante en 1519, les armées ottomanes sont aux portes de l’Europe occidentale. Une collaboration va naître entre musulmans & renégats de l’Église, motivée tant par une haine commune du Pape & de l’Espagne que par une proximité théologique réelle ou supposée.

Le rapprochement est d’abord idéologique. Dans son pamphlet ‘De la guerre contre le Turc’ qu’il écrit pourtant pour appeler les Allemands à résister à la poussée ottomane, Martin Luther est ainsi beaucoup plus rude avec le Pape, qualifié d’Antéchrist, et les Juifs, “diables incarnés” qu’avec les musulmans, dont il loue même le sens de l’État. Mais c’est surtout leur haine farouche des idoles qui semble l’avoir particulièrement impressionné : ‘Ceci fait partie de la sainteté des Turcs qu’ils ne tolèrent aucune image & qu’ils sont plus saints encore que nos destructeurs d’idoles. Car nous tolérons, avec une satisfaction certaine, des images sur nos bagues ou nos ornements; mais le Turc ne tolère rien de cela & ne tamponne même que des lettres sur ses pièces de monnaie.’

Par leur rejet des statues & idoles, de la figure sacralisée du Pape ou encore du célibat des prêtres, les courants protestants paraissent alors aux musulmans bien plus proches de leurs positions. Dans une lettre aux luthériens de Flandres, le sultan Suleymân prend le parti de flatter la sensibilité de ses interlocuteurs qui, selon lui, “n’adorent pas les idoles, croient que Dieu est Un, et que Jésus est Son Prophète & Son serviteur, et combattent tant le Pape que l’Empereur”. Le maître de Topkapi méconnaît visiblement la doctrine de ses nouveaux alliés, qui n’ont jamais rejeté la Trinité, mais le mot est lâché : la coopération contre le Pape & surtout les Habsbourg, porte-étendards de la réaction catholique.

Si elle ne restera souvent qu’indirecte, au contraire de l’alliance avec la France de François 1er, la plupart des historiens s’accordent sur le fait que la survie & l’expansion du protestantisme en Europe n’aurait été possible sans la pression continue maintenue par l’impérialisme ottoman, qui empêcha les forces catholiques de lui porter un coup fatal. Aux Pays-Bas plus qu’ailleurs, où la révolte calviniste contre les Espagnols durera plusieurs décennies, les succès ottomans seront attendus & fêtés, ainsi qu’en témoigne le fameux slogan : ‘Liever Turks dan Paaps’, ‘plutôt Turc que papiste’. Une ambassade ottomane s’établira même à Anvers, au grand dam des catholiques qui vouent aux gémonies ce “turco-calvinisme”.

Plus tard, une grande alliance anti-espagnole sera même envisagée entre Hollandais, Marocains, Morisques & Ottomans, sur les bases évoquées par l’ambassadeur marocain aux Pays-Bas, al-Hajari : ‘Leurs enseignants, Luther & Calvin, les ont détournés du Pape & des adorateurs des idoles; ils leur ont également dit de ne pas haïr les musulmans car ils sont l’épée de Dieu contre les idoles en ce monde. C’est pour cette raison qu’ils se rangent du côté des musulmans.’ Henri de Navarre, le futur roi de France Henri IV, discutera également, alors qu’il était encore protestant, l’opportunité d’une offensive commune entre huguenots & musulmans contre l’Espagne.

L’Angleterre, qui se sépare elle aussi de Rome en basculant dans l’anglicanisme, n’est pas en reste. Dans sa correspondance avec le sultan ottoman Murad III, la reine Elizabeth sous-entend que le protestantisme est plus proche de l’islâm qu’il ne l’est du catholicisme, accentue ses références à l’Unicité divine & se présente comme “la plus puissante défenseur de la foi chrétienne contre ces idolâtres qui vivent parmi les chrétiens & professent faussement le nom du Christ”. Elle noue une collaboration commerciale fructueuse avec les Saadiens du Maroc, qu’elle fournit en canons, et plus généralement les états barbaresques du Maghreb. Les milieux intellectuels britanniques semblent fascinés par la puissance ottomane, à l’image d’Henry Blount qui décrit les Turcs comme “le seul peuple moderne, la plus puissante nation d’Europe, d’une civilité incroyable”. Si cet attrait mutuel ne débouchera jamais sur une alliance militaire, elle donnera malgré tout naissance à la “piraterie anglo-turque”, menée depuis les ports du Maghreb par des centaines de corsaires anglais, souvent convertis à l’islâm.

Enfin, au cœur même de l’empire ottoman, les nouvelles églises réformées & surtout unitariennes sont particulièrement protégées, et des réfugiés de toute l’Europe, quakers, anabaptistes & autres huguenots, prennent le chemin d’Istanbul pour échapper aux persécutions de l’Église. Cette tolérance impériale amène le prince protestant de Transylvanie à demander le protectorat du sultan Osman II pour échapper à la furie catholique des Habsbourg. Les temples protestants des Saxons de la région se couvrent alors de tapis d’Anatolie, et il n’est pas rare que réformés d’Europe centrale & Ottomans fassent cause commune contre la Pologne catholique ou les Habsbourg. C’est d’ailleurs à l’instigation d’un prince protestant hongrois que les armées musulmanes porteront la guerre jusqu’aux portes de Vienne en 1683…

Ce sera, peut-être, le dernier exemple concret de collaboration entre les deux religions. Théologiquement, malgré le rejet de nombreuses dérives catholiques, l’immense majorité des protestants n’ont pas remis en cause le point le plus antagoniste de leur dogme avec l’islâm, la Trinité. Politiquement, les puissances protestantes du Nord de l’Europe ont pris leur envol & aspirent maintenant à la domination mondiale, tandis que l’empire ottoman & plus généralement le monde musulman s’enfoncent dans la décadence… Bruits de bottes & expéditions évangélisatrices de missionnaires rythmeront désormais les siècles à venir.

‘Issâ Meyer, 12 jûmada al-ûlâ 1439.

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