L’occupation d’Istanbul

Le 13 novembre 1918, pour la première fois depuis près de 5 siècles, l’impensable se produisait : des troupes chrétiennes entraient dans la capitale du califat, Constantinople.

Deux jours après l’armistice franco-allemand, et deux semaines seulement après la signature de l’armistice de Moudros entre l’Empire ottoman & l’amiral britannique Calthorpe, durant lequel ce dernier avait explicitement promis de ne jamais occuper Istanbul, une brigade de 500 Français, rapidement suivie d’un régiment de 2600 Britanniques, entrait dans la ville impériale. Au mépris de son engagement, Calthorpe s’était alors exclamé “qu’aucune forme de faveur ne devait être faite à un quelconque Turc, et qu’il ne devait pas leur être laissé le moindre espoir.”

Dès le mois de décembre, une véritable administration militaire alliée est mise en place pour coordonner les forces d’occupation, qui comptent désormais une cinquantaine de milliers de soldats qui patrouillent les rues en permanence : Britanniques à Galata, Français dans la Vieille ville de Sultanahmet & Italiens sur la rive asiatique. Comble de l’humiliation, en février 1919, le général français Franchet d’Espérey entre dans la ville sur un cheval blanc, imitant par là l’entrée de Muhammad al-Fatih dans Constantinople, et signifiant là de la façon la plus symbolique qui soit sa volonté de revanche historique sur les musulmans, à l’image du général Gouraud déclarant la même année à Damas, sur le tombeau de Salahuddin : “Réveille-toi, nous sommes revenus!”

Le sultan ottoman Mehmed VI, lui, est maintenu sous pression constante par les occupants, qui font arrêter 200 membres ou proches du gouvernement de son Grand Vizir Tevfik Pasha, envoyés à Malte pour y être jugés pour “crimes de guerre” par un tribunal international (déjà). L’année suivante, en 1920, suite à la proclamation du “Pacte National” turc, les Alliés font dissoudre le Parlement ottoman manu militari, arrêtent ou massacrent les opposants les plus bruyants à leur occupation, envahissent bâtiments-clés, casernes ou sièges de journaux. Prétendant n’agir que pour “protéger les Arméniens & garder les Détroits ouverts”, ils déclarent officiellement l’occupation militaire de la ville le 16 mars.

Incapable de s’opposer aux visées franco-britanniques & de rassembler la résistance – qui ne tarde pas à s’affirmer à Istanbul comme en Anatolie – autour de lui, devenu un simple pantin du ‘Foreign Department’ britannique, le sultan va même jusqu’à signer l’humiliant traité de Sèvres qui consacre le démantèlement de son empire. C’est un véritable boulevard pour Atatürk, qui réunit autour de lui tous les opposants à l’invasion étrangère tout en gardant encore secrètes ses réelles intentions vis-à-vis du califat & plus largement de l’islâm : en à peine 2 ans, il parvient à forcer les Alliés à revenir sur leurs ambitions & à signer le Traité de Lausanne en juillet 1923, par lequel ils s’engagent à quitter Istanbul dans les 2 mois. L’évacuation s’achève en effet le 23 septembre 1923, et les premières troupes turques pénètrent à nouveau dans la capitale ottomane le 6 octobre.

Elle ne le restera qu’une semaine : le 13, la capitale est déplacée à Ankara, symbole de la volonté kémaliste de tourner le dos à l’héritage ottoman. Mais ceci est, encore, une autre histoire…

‘Issâ Meyer, 25 safar 1439.

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