Les ‘Lawrence d’Arabie’ allemands

On le sait, l’Histoire est écrite par les vainqueurs : c’est sans aucun doute pour cette raison que Lawrence d’Arabie connut une telle postérité tandis que ses alter-egos allemands sombrèrent dans l’oubli. Et pourtant, les aventures d’Oskar von Niedermayer ou Wilhelm Wassmuss n’ont rien à envier à celle du (tristement) célèbre Britannique…

Le premier nommé, officier bavarois passionné de sciences naturelles, apprit l’arabe, le turc & le persan avant d’être envoyé en mission d’espionnage & de reconnaissance en Orient : pendant deux ans, sous couvert de recherches géologiques, il parcourut la Perse & l’Inde, étudiant notamment les pratiques religieuses locales & devenant même le premier Européen à traverser le terrible désert de Lout – l’un des endroits les plus arides de la planète. Le 15 décembre 1914, il est envoyé en Afghanistan à la tête d’une petite expédition germano-ottomane visant à forger une alliance avec l’émir Habibullah & à soulever les populations musulmanes locales contre l’occupant britannique.

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Après neuf mois de dangereux voyage à travers l’Asie, il parvient enfin, au nez & à la barbe des Russes, à Kaboul : là, il noue des liens avec les musulmans deobandis d’Inde dont il soutient la création d’un gouvernement révolutionnaire, modernise l’armée de l’émir & négocie un traité d’amitié germano-afghan dans lequel, pour la première fois, l’Afghanistan est reconnu comme un état indépendant. Mais von Niedermayer échoue dans sa principale mission : convaincre l’émir afghan de rejoindre le jihâd proclamé par le sultan ottoman, en attaquant l’Inde britannique. Rappelé à Constantinople, il y parvient avec peine en traversant l’Asie centrale sous occupation russe, après avoir été volé, laissé pour mort & réduit à mendier pendant plusieurs mois. Le chemin de retour de son compère von Hensig, un diplomate chevronné, est encore plus rocambolesque : après avoir tenté de provoquer une insurrection chez les Ouïghours, il est poursuivi à travers les montagnes de l’Hindu Kush & le désert de Gobi avant de parvenir à Shanghaï, où il s’embarque sur un bateau pour Honolulu puis San Francisco; capturé par les Américains, il ne reverra l’Allemagne que deux ans plus tard.

Leur acolyte Wilhelm Wassmuss a lui la même mission, mais en Perse, alors divisée en deux zones d’influence, l’une russe & l’autre britannique : vice-consul du port stratégique de Bushehr, dans le Golfe Persique, il doit attirer l’Iran dans le camp allemand ou, à défaut, soulever les tribus arabes & perses du Sud du pays. Fervent patriote mais également amoureux du désert dont il a adopté les us & coutumes, Wassmuss parcourt la région en distribuant des pamphlets anti-britanniques – et des fonds allemands aux chefs de tribus. Rapidement, ses réseaux s’étendent jusqu’en Inde, d’autant que l’aura de ce mystique à la verve légendaire est alimentée par une tentative de capture dont il s’échappe avec brio : célèbre dans toute la Perse, Wassmuss n’est pas loin d’accomplir sa mission. Conscients du danger, les Britanniques mettent sa tête à prix pour un demi-million de dollars : les revers allemands en Europe, convaincant les chefs de tribus de tourner à nouveau leur veste, font le reste & le zélé Prussien est finalement capturé en 1918. Il ne manquera pas, toutefois, de revenir dans le pays après la guerre pour y acheter une ferme & tenter d’honorer les promesses de financement qu’il y avait faites à ses amis.

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Enfin, un dernier “super-espion” mérite notre attention : il s’agit du capitaine Leo Frobenius. Archéologue, historien & aventurier controversé, l’homme doit rejoindre, via l’Arabie ottomane, l’Éthiopie encore neutre pour l’inciter à attaquer le Soudan & l’Égypte sous domination britannique, tout en nouant des liens avec les rebelles musulmans de ces deux pays. Le but n’est ni plus ni moins que de s’en prendre au si stratégique canal de Suez. Adoptant en chemin le nom d'”Abdul Karim Pasha” & des vêtements arabes, il échappe à une patrouille de surveillance française sur la mer Rouge en faisant mine de leur vendre des cartes postales. Mais il ne parvient pas à tromper la vigilance de la douane italienne en Érythrée, et est expulsé sur le champ vers Rome. Malgré cet échec précoce, Frobenius deviendra un ethnologue reconnu, remettant en cause les fondements idéologiques du colonialisme & contestant notamment l’idée d’une Afrique intrinsèquement sauvage à laquelle les Européens auraient apporté la civilisation.

‘Issâ Meyer, 4 safar 1439.

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