Le premier savant musulman d’Amérique

Au 18ème siècle, alors que la traite négrière transatlantique bat son plein, comme chacun le sait, des millions d’Africains sont déportés vers l’Amérique : l’Afrique de l’Ouest étant alors déjà en bonne partie islamisée, un grand nombre de musulmans est logiquement concerné par ce “commerce”.

Parmi eux, un homme hors du commun : Bilali Muhammad. Peul originaire du Futaa Jallon, en Guinée actuelle, il est capturé & déporté aux Bahamas à l’adolescence, où il restera dix ans avant d’être vendu à un député américain, Thomas Spalding, qui l’assigne en 1803 à sa plantation de coton sur l’île de Sapelo, au large des côtes de la Géorgie. Bien qu’esclave, l’homme se fait vite remarquer par ses compétences : issu d’une famille lettrée, il est nommé superviseur & administrateur, une position qui lui permet d’alléger les souffrances de ses coreligionnaires, d’autant que Spalding est un propriétaire relativement “libéral” pour l’époque, au regard des horreurs que subissent alors les esclaves du Sud américain.

Ainsi, il autorise Bilali Muhammad à devenir l’imâm de la petite communauté de 80 musulmans de la plantation : fait rare dans le Sud profondément chrétien, le Peul peut afficher son islâm au grand jour, jeûnant le mois de ramadân, célébrant les fêtes musulmanes, portant le fez, pratiquant de façon publique les cinq prières quotidiennes ou encore donnant des prénoms musulmans à ses 19 enfants, à qui il apprend l’anglais, le français, le peul & l’arabe. Couramment arabophone & connaissant le Qur’ân, versé dans les sciences du hadîth, du fiqh & du tafsir, il obtient même de Spalding l’autorisation de construire une petite mosquée sur la plantation – peut-être, la première des États-Unis. Il est également contemporain de Yarrow Mamout (Muhammad Yero), un autre Peul lettré connu pour réciter le Qur’ân dans les rues, qui sera lui affranchi & deviendra un commerçant prospère de Georgetown, ainsi que de ‘Umar ibn Sa’id, un savant réputé, également peul, qui écrira son autobiographie truffée de versets coraniques tout en adoptant un christianisme de façade, sous la contrainte.

En 1829, Bilali Muhammad rédige un manuscrit en arabe de 13 pages qui ne sera découvert qu’à sa mort, en 1857. Conservé à l’Université de Géorgie sous le nom de ‘Ben Ali Diary’, il ne sera “déchiffré” que dans les années 1930s, avec l’aide notamment de savants égyptiens d’al-Azhar. Si le document laisse penser en premier lieu à une sorte de “journal intime”, il n’en est rien : il s’agit d’un véritable précis de fiqh malékite, et donc du premier ouvrage islamique écrit aux États-Unis d’Amérique. Faisant référence à la fameuse Rissala d’ibn Abî Zayd al-Qayrawani, Bilali Muhammad y explicite les points centraux du dogme islamique ainsi que les règles des ablutions, de la prière & de l’adhân. De plus, loin de n’être qu’un simple “copier-coller” de ses leçons d’enfance, l’ouvrage est un véritable texte original & un commentaire personnel de la Rissala.

Preuve du niveau de savoir islamique alors atteint en Afrique de l’Ouest, la redécouverte de ce texte est plus encore un hommage à la foi inébranlable de ces hommes, qui traversa les océans sans jamais se briser…

‘Issâ Meyer, 17 rabî’ al-awwal 1439.

Laisser un commentaire