Le ‘Culte de la Raison’, athéisme d’État français

Chaque idéologie a son “mythe fondateur”, son épopée originelle… Pour la République, il s’agit sans aucun doute de la période de la Révolution française (1789-1799), durant laquelle s’élaborèrent la plupart des concepts & idées encore en cours aujourd’hui. Ce que l’on sait moins, c’est que cette époque vit la mise en œuvre de la première expérience d’athéisme d’État à l’échelle du globe : le Culte de la Raison.

L’anti-cléricalisme (opposition à l’Église catholique) était déjà omniprésent chez les révolutionnaires, et en particulier les Jacobins qui font proclamer la République en 1792 : mais une frange encore plus radicale se développe rapidement autour de Jacques Hébert & des fameux “sans-culottes”. Les hébertistes athées, inspirés par la philosophie des Lumières, affichent ouvertement leur hostilité à toute forme de divinité, affirmant qu'”il n’y a qu’un seul dieu, le peuple” : leur but est de fonder une “religion civique”, par l’Homme & pour l’Homme, afin “d’atteindre la Vérité & la Justice par le seul usage de la Raison”.

À l’automne 1793, une grande campagne de déchristianisation est lancée par la République, sous la pression des hébertistes. C’est l’apogée de la “Terreur”, où les guillotines tournent à plein régime : dépouillements & pillages d’églises, massacres de masse de religieux ou parades humiliantes se succèdent dans tout le pays, en particulier à Lyon, Paris, dans le Centre & le Nord. Joseph Fouché, un général hébertiste particulièrement cruel envoyé mater les opposants, fait raser croix & statues jusque dans les cimetières, à l’entrée desquels il fait inscrire “la mort est un sommeil éternel”. Le calendrier républicain est officiellement adopté dans le but de fonder, “sur les débris des superstitions détrônées, la seule religion universelle, qui n’a ni secrets ni mystères, dont le seul dogme est l’égalité, dont nos lois sont les orateurs, dont les magistrats sont les pontifes.”

La Commune de Paris va plus loin encore : le 10 novembre 1793 est organisée en la cathédrale Notre-Dame de Paris une grande “Fête de la Liberté” censée marquer l’avènement officiel de l’athéisme d’État. Cachée sous une montagne en carton entourée des bustes de Rousseau & Voltaire, une danseuse d’opéra représentant la “Déesse de la Raison” sort sous les acclamations du public, dans une grotesque cérémonie blasphématoire où les prostituées habillées en tricolore se mêlent aux députés (déjà). Dans la foulée, toutes les églises de Paris seront fermées ou transformées en “temples de la Raison”.

Ces accès de fanatisme athée horrifient les commentateurs étrangers, et notamment britanniques, qui décriront la France comme “la seule nation au monde dont les registres ont survécu, qui ait officiellement osé, en tant que nation, lever la main en rébellion ouverte contre l’Auteur de l’univers; occupant une place à part dans l’histoire de l’humanité comme étant le seul État qui, par décret de son assemblée législative, ait déclaré que Dieu n’existe pas”, celle par laquelle “le monde entendit pour la première fois une assemblée d’hommes s’élever d’une voix unanime pour renier la vérité la plus solennelle à l’âme humaine : la foi & le culte de la divinité”.

L’année suivante, Robespierre mettra toutefois fin à ces excès en faisant guillotiner les leaders hébertistes & en instaurant le “culte de l’Être Suprême” – tout aussi grotesque dans ses manifestations – qui, s’il rejetait toutes les religions établies, n’en reconnaissait pas moins l’existence d’une divinité créatrice. Et en 1801, Napoléon amorcera un certain retour à la normale en interdisant ces deux cultes & en rétablissant une forme plus traditionnelle de contrôle des institutions religieuses par l’État, le Concordat. Mais le mal était fait, et le fantôme du Culte de la Raison devait hanter les esprits républicains jusqu’à nos jours…

‘Issâ Meyer, 23 safar 1439.

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