La bataille bénie d’Aîn Jâlût

Ou quand la Oumma fut sauvée du péril mongol…

Nous sommes en l’an 658 de l’Hégire (1260). L’année précédente, la terrifiante armée mongole menée par Houlagou Khan vient de conquérir l’Iraq & le Shâm. La plus grande force des steppes que le monde ait jamais vu assemblée a rasé Bagdad, phare de la civilisation islamique, le 10 février 1258 : près d’un million de musulmans ont été massacrés, le calife abbasside a été mis à mort après avoir été enroulé dans un tapis & piétiné par des chevaux, et le califat a littéralement disparu.

Les hordes d’Asie centrale ravagent tout l’Iraq puis s’emparent facilement du Shâm, où le commandant mongol Ketboga, converti au christianisme nestorien, prend & massacre l’intégralité de la population d’Alep puis conquiert Damas avec l’aide du roi croisé Bohémond d’Antioche. Humiliation supplémentaire, les conquérants font sonner les cloches & interdisent l’adhân. L’armée mongole installe des garnisons jusqu’à Gaza : l’Égypte est la prochaine proie sur la liste.

Au Caire, la population musulmane cède vite à la panique générale, tétanisée par les récits des horribles massacres que les réfugiés du Shâm amènent avec eux. Par chance, le sultan mamelouk d’Égypte, Sayf ad-Dîn Qutuz, est un homme de poigne : fait prisonnier & vendu comme esclave par les Mongols au dernier sultan ayyoubide du Caire, il a gravi tous les échelons pour devenir chef des armées mameloukes & finalement prendre le pouvoir par un coup d’État. Dès les premières rumeurs de l’invasion mongole, il a proposé son aide aux émirs du Shâm qui, incapables de réaliser la menace, l’ont refusée. Aujourd’hui, il se retrouve seul face à l’une des plus puissantes armées de l’Histoire.

Houlagou Khan lui demande de se rendre & de lui livrer l’Égypte : armé d’une foi inébranlable, Sayf ad-Dîn Qutuz refuse et, en signe de détermination, fait même exécuter les ambassadeurs mongols pour rendre toute négociation impossible. Comme un signe d’Allâh, la nouvelle tombe quelques jours plus tard : le grand khan Mongke est décédé & une grande partie de l’armée mongole repart dans les steppes pour négocier la succession. Restent sur place le fameux gouverneur Ketboga, bourreau des musulmans d’Alep, et des troupes d’élite.

Sayf ad-Dîn Qutuz n’hésite pas une seconde : c’est maintenant qu’il doit briser l’armée mongole & repousser définitivement cette menace existentielle sur la civilisation islamique. Le 26 juillet, l’avant-garde mamelouke quitte le Caire & anéantit la garnison ennemie de Gaza dans les jours suivants. Second signe d’Allâh : Croisés & Mongols ont rompu leur alliance après plusieurs accrochages meurtriers, et les chrétiens acceptent une trêve afin de laisser passer l’armée musulmane. À la nouvelle de l’approche de Sayf ad-Din Qutuz, nouveau héros de l’islâm, la population de Damas se révolte. Un premier contingent d’éclaireurs, mené par le général Baybars, affronte & extermine une compagnie ennemie : le moral des musulmans est au plus haut. D’autant que les Mongols ont été surpris par la rapide avancée des troupes mameloukes & n’ont pu se préparer efficacement. Ils réunissent à la va-vite leurs auxiliaires géorgiens & arméniens, et partent à la rencontre des musulmans.

Les deux armées se rencontrent à Aîn Jâlût (“la source de Goliath”), entre Nazareth & Jénine en Palestine, en ce jour béni du 25 ramadân 658. Les mujâhidîn laissent aux Mongols l’avantage du premier assaut puis s’enfuient, attirant les guerriers asiatiques vers le fond de la vallée dont les hauteurs sont occupées par le gros de l’infanterie musulmane. Le stratagème élaboré par Sayf ad-Din Qutuz fonctionne à merveille & les pertes mongoles sont lourdes. Lorsque le général Ketboga, lui aussi stratège avisé, se rend compte du piège, il stoppe la poursuite & fait manoeuvrer ses troupes en un mouvement tournant vers les collines de Galilée pour attaquer l’aile gauche mamelouke. Ses cavaliers légers font à leur tour des ravages dans les rangs musulmans, et l’avant-garde de l’armée islamique est littéralement exterminée sur place, protégeant la retraite du gros des troupes. Toute la matinée, la bataille est confuse; Sayf ad-Dîn Qutuz tente de reformer son aile gauche, qui plie mais ne rompt pas, en y transférant des hommes de l’aile droite qui mènent des contre-attaques violentes.

Dans la cohue meurtrière qui semble tourner à son désavantage, le sultan tente son coup de poker : il monte lui-même en première ligne avec sa garde personnelle, galvanisant les soldats d’Allâh, s’enfonçant dans les rangs mongols pour n’en ressortir que couvert du sang des terribles ennemis de l’islâm. Les fantassins mamelouks, remotivés par le courage & la fougue de leur commandant, arrivent enfin à tenir le front puis mènent un assaut foudroyant qui disloque complètement l’armée mongole. La bataille tourne à la déroute pour Ketboga, sa cavalerie est exterminée & il est contraint de reculer jusqu’au Jourdain, où il est capturé puis décapité.

En cette journée bénie d’Aîn Jalût, les invincibles Mongols venaient de subir leur première grande défaite : la civilisation islamique était sauvée, et les mamelouks contrôleraient désormais le Shâm pour les trois siècles à venir. Cinq jours plus tard, le 8 septembre au soir, jour de l’Aid al-Fitr, les libérateurs entraient dans Damas, accueillis par toute une population en liesse. Au retour de la campagne, le général Baybars fera assassiner Sayf ad-Dîn Qutuz, se proclamera sultan & poursuivra la lutte contre les croisés, reprenant Césarée, Safed, Jaffa, Antioche ou encore le Krak des Chevaliers… Mais ceci est une autre histoire.

‘Issâ Meyer, 25 ramadân 1439.

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