Anoual, le jour où les musulmans relevèrent la tête.

Le 22 juillet 1921, la bataille d’Anoual marquait une première étincelle dans la longue nuit coloniale que traversait alors la Ummah… Le retentissement de la défaite d’une armée européenne moderne largement supérieure en nombre face à une petite troupe irrégulière sera énorme, tant en Occident que dans le monde musulman.

Depuis une dizaine d’années, les Espagnols contrôlent les côtes du Rif, au nord du Maroc : au printemps 1921, ils décident d’étendre leur mainmise sur les zones montagneuses de l’arrière-pays, jusqu’ici insoumises. Le général Silvestre, à la tête du corps expéditionnaire ibérique, lance une offensive-éclair qui l’amène jusqu’à 130km à l’intérieur des côtes, mais, imprudent & sans doute grisé par cette avance rapide, il n’établit ni place fortifiée ni point d’eau sécurisé.

Dans son esprit, les indigènes qu’il doit “mater” ne sont que des bandes de brigands & de pillards sans envergure : il n’a pas conscience que, face à la menace vitale qui pèse sur leurs terres, les tribus du Rif se sont enfin unies en une confédération solide, noyau d’un futur État. L’homme qui les mène, celui qui deviendra le légendaire Abdelkrim al-Khattabi, connaît bien les Espagnols : ex-fonctionnaire repenti de leurs bureaux coloniaux, il a alors largement pu étudier leur armée & leurs tactiques de guerre. Le 22 juillet, donc, il décide d’attaquer par surprise l’avant-garde espagnole de 5000 hommes qui stationne alors à Anoual.

En moins d’une après-midi, c’est la déroute totale : les 3000 mujâhidîn rifains taillent en pièces les forces coloniales & mettent la main sur un arsenal qui leur permettra, selon l’aveu d’Abdelkrim, de tenir 5 ans de guerre. Incapables de mettre en œuvre une réponse coordonnée, les Espagnols se font littéralement massacrer tout au long de leur route de repli d’Anoual à Melilla, sur la côte, de même que les renforts envoyés à la hâte pour leur prêter main forte. En trois semaines, ils vont perdre plus de 13.000 hommes, soit les deux tiers de leur armée d’Afrique.

Les “blocaos”, petits fortins édifiés le long de l’avance espagnole, sont éliminés les uns après les autres. Partout dans le protectorat espagnol, c’est la débandade la plus humiliante : certains régiments embarquent en urgence pour rejoindre la métropole, d’autres se réfugient apeurés en zone française, et le général Silvestre lui-même se suicide, aveu de faiblesse ultime. Arrivé aux portes de Melilla, le bastion de l’Espagne en Afrique, Abdelkrim décide de ne pas pousser son avantage, craignant une réaction internationale d’envergure : il reconnaîtra plus tard que cela fut sa plus grande erreur.

Dans la foulée, il proclame en septembre la République du Rif, qui restera pendant cinq ans le seul état musulman indépendant aux côtés de l’Arabie des Sa’ûd & de l’Afghanistan, avant de disparaître sous les bombardements, les tanks & le gaz des troupes du maréchal Pétain… L’issue, scellée d’avance au regard de la disproportion des forces en présence, n’en restera pas moins un fait d’armes qui réveillera partout les consciences des musulmans, de l’Atlantique au Pacifique : le Rif avait montré la voie.

‘Issâ Meyer, 28 shawwal 1438.

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