Usman dan Fodio, calife de Sokoto

Son nom est malheureusement trop peu connu des musulmans contemporains – et quelle injustice ! Imâm, enseignant, mujâhid, écrivain, da’i, penseur politique, administrateur, le sheykh Usman dan Fodio est surtout resté dans l’Histoire comme le fondateur du sultanat-califat de Sokoto. Révolté contre les injustices & le paganisme de son époque, modèle du chef musulman engagé dans tous les aspects de la Religion d’Allâh, il a su allier subtilement appel au tawhîd, ‘asabiyya de l’ethnie peule & jihâd pour établir un état islamique puissant, juste & respecté, et propager l’islâm authentique au coeur de l’Afrique, à l’aube du 19ème siècle; au point qu’il fut parfois appelé le mujaddid (« revivificateur ») de son siècle.

Usman dan Fudio naît en 1754 à Gobir, dans le nord du Nigéria. La région est alors en plein chaos : une dizaine de royaumes haoussas indépendants se font la guerre en permanence, à coup de razzias & de contre-raids, réduisant en esclavage leurs voisins, pratiquant une conscription forcée des plus rudes, écrasant le peuple de taxes excessives. La plupart de la population est convertie à l’islâm, mais seulement de façon superficielle : les croyances païennes locales restent très fortes. C’est dans la classe citadine des Peuls commerçants & savants, plus influencés par la culture arabo-islamique, que grandit Usman dan Fodio.

Grand, svelte, charismatique, il laisse une forte impression sur tous ceux qui le rencontrent, devient un sheykh malékite respecté & intensifie la da’wa dans la région, convaincu qu’il est du devoir des musulmans éclairés d’établir une société idéale, libérée de l’oppression, des injustices, du vice & du polythéisme. Ainsi, à Degel, Usman dan Fodio fonde une communauté religieuse qu’il conçoit comme une ville-modèle : c’est là qu’il va écrire, enseigner & prêcher pendant vingt ans, devenant de plus en plus populaire. D’abord soutenu par l’émir local, il est néanmoins combattu par son successeur Yunfa qui craint ce sheykh aimé du peuple à l’influence grandissante. Après un raid sanglant contre sa communauté, dan Fodio décide de passer à l’action armée pour libérer ses partisans prisonniers. Désormais recherché par l’émir Yunfa qui cherche à l’assassiner, Usman part en exil & cherche refuge plus à l’ouest, chez des tribus peules nomades. Cette hijra marque le point de départ d’une révolution religieuse, politique & sociale qui va secouer toute l’Afrique de l’Ouest.

Car en exil à Gudu, Usman dan Fodio est proclamé Amir al-mu’minin, Commandeur des Croyants, par ses hommes : fort de cette nouvelle légitimité, il déclare le jihâd contre les émirs Haoussa en raison de leur pratique de rituels polythéistes, de leur syncrétisme entre islâm & paganisme, de leurs violations répétées de la sharî’a, de leur prédation économique, de leur corruption & de leur négligence des droits élémentaires du peuple. « Ils détournent les gens du chemin d’Allah & élèvent le drapeau de leur royaume mondain au-dessus de la bannière de l’islam ! » Cette proclamation trouve écho non seulement chez les populations de l’ethnie peule, qui s’enflamment dès 1804, mais également chez la masse de la paysannerie haoussa, surtaxée & opprimée, qui prend massivement le parti d’Usman dan Fodio : le peuple n’attend qu’un signe pour se soulever contre ses tyrans. Conscient du danger, l’émir Yunfa se tourne vers les autres rois Haoussa : ils unissent leurs armées avec l’objectif d’écraser dans l’oeuf ce jihâd qui menace d’emporter leurs trônes. C’est le début de la Guerre Peule, qui va durer quatre ans.

En décembre 1804, la coalition parvient à vaincre les mujâhidîn de dan Fodio à la bataille de Tstuntua, où plus de 2000 martyrs tombent, dont 200 hafidh al-Qur’an. Mais leur succès est de courte durée : à la bataille de Tafkin Kwattoa, bien que largement en sous-effectif, la victoire change de camp & les archers musulmans, particulièrement habiles, parviennent à repousser la cavalerie lourde haoussa. L’insurrection islamique prend alors une nouvelle ampleur & enflamme tout le pays, attirant chaque jour de nouveaux soutiens; Usman dan Fodio prend l’avantage militairement & progresse, abattant royaume après royaume. Enfin, en 1808, il vainc les forces de son ennemi intime, Yunfa, à l’épique bataille d’Alkalawa, et revient triomphalement dans la ville dont il avait été chassé quatre ans plus tôt.

Ainsi, en seulement quelques années, Usman dan Fodio a fondé l’état le plus grand & le plus puissant d’Afrique subsaharienne : l’Empire Peul, ou Califat de Sokoto. Il va désormais se concentrer à établir un gouvernement efficace & juste, basé sur la Loi d’Allâh : il unit toute la région en un seul & unique système politico-religieux élaboré, mettant en place un état fédéral avec une large autonomie pour les émirats locaux, à la tête desquels il nomme des vétérans des guerres peules, qui reconnaissent l’autorité spirituelle & politique suprême du sultan. Inspiré du système prophétique & des théories d’al-Mawardi, le système administratif qu’il conçoit abolit la succession héréditaire : les émirs locaux sont nommés en fonction de leur vertu morale & de leur niveau de science islamique.

Partout, le commerce prospère grâce à cette administration efficace & juste, et le sultanat va connaître des décennies de croissance économique : à la fin de la Guerre Peule, toutes les terres de l’empire sont déclarées waqf, possession communautaire, et allouées à des familles qui peuvent en hériter mais non les vendre, et l’esclavage est aboli pour les musulmans. Ainsi, les plantations connaissent une large expansion, soutenue par l’établissement d’un réseau étendu de ribâts, des forteresses défensives comprenant écoles & marchés, dans lesquelles s’installent les nomades peuls. Partout dans la région, la da’wa revivifie la pratique islamique; la vie intellectuelle du sultanat est également florissante, portée par Usman dan Fodio, qui encourage l’éducation & l’alphabétisation des hommes comme des femmes (plusieurs de ses filles deviendront de grandes savantes) : émirs comme sultans composent des vers de poésie, écrivent des chroniques historiques, dissertent sur les sciences islamiques.

En 1815, Usman dan Fodio se retire complètement des affaires politiques pour se consacrer entièrement à l’écriture : ayant toujours refusé le luxe & l’apparat, il aura écrit pendant sa vie plus d’une centaine d’ouvrages sur l’islâm, le gouvernement, la culture ou les questions de société. Il meurt en 1817, laissant à son fils Muhammad & à son frère ‘Abd Allah un état fédérant une trentaine d’émirats & régissant la vie de plus de dix millions d’âmes, au coeur de l’Afrique : ses successeurs l’étendront encore jusqu’aux années 1830, annexant des terres allant du Burkina Faso au Cameroun en passant par la plupart du Niger & du nord du Nigéria. Surtout, les contacts qu’il a développés à travers le continent africain avec d’autres réformateurs de la région vont arriver à maturation au cours du 19ème siècle : il sera la source d’inspiration principale des fondateurs de Seku Amadu, El Hadj Umar Tall & Modibo Adama, trois souverains-mujâhidîn qui parachèveront l’islamisation de l’Afrique de l’Ouest, portée par les nobles guerriers & prêcheurs peuls. Ainsi, des décennies après sa mort, son oeuvre & son appel infatigable pour l’islam continuaient à porter leurs fruits…

‘Issâ Meyer, 8 jûmada al-ûlâ 1438.

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