‘Umar al-Mukhtar, le lion du désert

Il y a 87 ans, le 16 septembre 1931, était exécuté le lion du désert, l’imâm, enseignant et mujâhid, celui qui incarna pendant vingt ans la résistance islamique à la colonisation italienne en Libye, le fameux sheykh martyr ‘Umar al-Mukhtar (rahimahulLah). Un homme au destin chevaleresque entré dans la légende de la Ummah, suscitant l’admiration de ses partisans comme – et c’est là la marque des grands hommes – de ses ennemis…

Né en 1858 dans une famille pauvre du clan des Mnifa, dans la région de Tobruk, alors au coeur de la province ottomane de Cyrénaïque, il devient orphelin à l’adolescence et est alors recueilli par un membre influent de la confrérie soufie des Senoussis. Un mouvement dans lequel il va recevoir une formation de huit ans à l’université de Jaghbub, la capitale de la Senoussiyah, une puissante confrérie qui s’étend alors à travers l’Afrique et jusqu’au Hijaz, en Libye, en Égypte, au Tchad et au Soudan.

Vite repéré pour ses hautes valeurs morales qui lui assurent la confiance et l’admiration de ses pairs, il devient un imâm influent au sein du mouvement senoussi et est régulièrement choisi comme « médiateur » dans les conflits inter-tribaux qui émaillent le quotidien de la région. Bien que son activité principale soit l’enseignement du Qur’ân, il reçoit également une formation intensive aux arts militaires, dans lesquels il excelle, notamment à cheval. Il développe également une profonde relation spirituelle avec le Qur’ân, dont il récite l’intégralité une fois par semaine, et ceci jusqu’à la fin de sa vie.

À cette croisée des siècles, la confrérie senoussie porte l’étendard du jihâd et de l’islâm face à la progression coloniale dans cette région de l’Afrique, et c’est ainsi qu’elle est particulièrement ciblée par les troupes européennes : ainsi, en 1899, quand l’armée française avance vers le nord du Tchad, ‘Umar al-Mukhtar est envoyé à la tête d’un corps expéditionnaire senoussi pour appuyer la résistance locale. Pendant trois ans, il va mener la lutte contre le colonisateur avant d’être rappelé en Libye en 1902 : il est alors nommé sheykh d’une zawiya importante en Cyrénaïque, al-Qusur.

En octobre 1911 se produit le tournant qui va changer sa vie : la Marine royale italienne se présente sur les côtes libyennes, bombarde les villes de Tripoli et Benghazi pendant plusieurs jours puis en prend possession, tandis que les garnisons ottomanes se retirent dans les campagnes. Grisée par cette conquête facile, l’Italie ne se doute pas qu’elle mettra vingt ans avant de soumettre le pays. Immédiatement, la confrérie senoussie appelle au jihâd et remporte de grandes victoires, notamment en 1913 à la bataille de Dernah, empêchant les Italiens d’imposer leur autorité dans la région. ‘Umar al-Mukhtar, par son expérience militaire au Tchad et son grand prestige religieux, s’impose vite comme l’un des grands chefs militaires de la rébellion libyenne.

Lorsque la Première Guerre Mondiale éclate, les rebelles Senoussis se rallient à l’Empire Ottoman contre l’Italie et ses alliés : ainsi, ‘Umar al-Mukhtar va mener avec ses hommes de nombreux raids en Égypte contre les Britanniques pour les prendre en tenailles avec l’armée ottomane qui tente d’avancer depuis la Palestine. Mais en 1917, suite au décès du précédent sheykh de la confrérie, Idriss al-Senoussi, le nouveau dirigeant (et futur roi de Libye), signe un traité de paix avec les Britanniques d’Égypte et négocie avec les Italiens, qui, épuisés par la guerre, reconnaissent de facto une quasi-indépendance de la Cyrénaïque, tout en maintenant une présence dans les villes côtières.

Quelques années plus tard, les Italiens reviennent avec une nouvelle offre pour Idriss al-Senoussi : salaire mensuel, maisons, terres agricoles, et surtout le poste d’émir de Cyrénaïque et de Tripolitaine en échange de la reconnaissance officielle du protectorat italien et de l’arrêt de toute résistance. Alors qu’il semble tenté par la proposition, les chefs de tribus et sheykhs, dont ‘Umar al-Mukhtar, se réunissent et lui remettent un document dans lequel ils lui prêtent serment d’allégeance à condition qu’il les mène dans le jihâd contre l’occupant. Pendant ce temps, Mussolini a pris le pouvoir à Rome et décidé d’appliquer une politique plus dure avec les Libyens, et les nouvelles d’une nouvelle campagne de conquête militaire se répandent. Pris entre les deux feux, Idriss al-Senoussi fuit en Égypte à la fin de l’année 1922…

Ainsi abandonnés par leur chef, les Senoussis s’en remettent à ‘Umar al-Mukhtar, leur dirigeant le plus respecté et le plus expérimenté : il forme un commandement militaire unifié, établit des liaisons entre les tribus et arbitre les différends entre elles, recrute les hommes pour le jihâd et les répartit dans différents camps retranchés – les adwâr. De même, il met au point un système de financement des opérations par la collecte de taxes et organise la gestion du ravitaillement via l’Égypte. Toujours le Qur’ân à la main, il prêche la résistance de tribu en tribu, rallie ses opposants à sa cause par son enthousiasme et déclare qu’il ne cessera jamais le jihâd même s’il devait rester seul à combattre l’occupant.

Jusqu’en 1924, les Italiens parviennent à reprendre la Tripolitaine, l’ouest de la Libye, et mettent un pied en Cyrénaïque mais ils sont incapables de pénétrer dans le Jebel Akhdar, le fief de ‘Umar al-Mukhtar. Le sheykh connaît parfaitement la géographie locale ainsi que les tactiques de la guerre du désert : il forme de petits groupes très mobiles qu’il mène dans des attaques-éclairs contre les forces italiennes avant de disparaître à nouveau dans le désert. Dans une guérilla incessante et ultra-efficace qui épuise l’occupant, ses hommes attaquent les avant-postes ennemis, mènent des embuscades, coupent les lignes de ravitaillement et de communication, empêchant tout contrôle effectif du pays par l’Italie.

‘Umar al-Mukhtar et ses hommes mènent une vie parsemée de défaites comme de victoires, mais dans l’honneur et la dignité ainsi que l’affirme le sheykh : « Nous combattons car nous avons le devoir de combattre pour défendre notre religion et notre liberté. Nous combattrons jusqu’à ce que nous chassions les envahisseurs ou jusqu’à ce que nous soyons tués. Nous n’avons pas d’autre choix. C’est à Allâh que nous appartenons et à Lui que nous retournerons. »

Ainsi, quand en 1924 le gouverneur italien Ernesto Bombelli décide de mettre sur pied une force de contre-guérilla qui parvient à infliger un sévère revers aux rebelles libyens dans leur bastion du Jebel Akhdar l’année suivante, ‘Umar al-Mukhtar change de stratégie, parvient à reconstituer ses forces grâce à l’aide constante qui lui arrive d’Égypte et surprend les troupes italiennes à Raheiba en 1927, où il leur inflige des pertes colossales. Il ne parvient toutefois pas à empêcher la perte de Jaghbub, la capitale de la Senoussiyah, et le pouvoir colonial va progressivement se durcir à l’égard de la population.

En 1928, la grande campagne de « pacification » du gouvernement italien démarre : l’armée italienne occupe le désert de Syrte en utilisant massivement l’aviation avant de couper toute connexion entre les rebelles des différentes régions du pays. Les Italiens tentent alors d’acheter ‘Umar al-Mukhtar, mais il décline ainsi l’offre : « Je n’ai jamais été une bouchée facile pour qui voulait m’avaler. Personne ne changera mes convictions, mes opinions ou mes orientations. Allâh décevra ceux qui voudront s’y essayer, car c’est notre foi profonde qui nous incite au jihâd. »

Constamment chassé par les troupes italiennes, les rebelles libyens parviennent malgré tout à continuer à infliger des pertes importantes à l’occupant : ainsi, une trêve est finalement signée entre al-Mukhtar et le maréchal Badoglio en janvier 1929 face à l’épuisement des deux parties. Mais les hostilités reprennent dès le mois d’octobre, et les Libyens se préparent à l’inéluctable offensive massive des Italiens, qu’ils parviennent à repousser en juin 1930.

Suite au lamentable échec de cette opération militaire, Mussolini, qui a repris directement la gestion des opérations, décide de mettre en place un plan radical pour briser la résistance des mujâhidîn : au tout début de l’année 1931, il décide de déporter cent mille habitants du Jebel Akhdar vers des camps de concentration sur la côte méditerranéenne, tout en fermant toute la frontière égyptienne à l’aide de barbelés et de patrouilles constantes de chars et d’avions, empêchant ainsi les hommes d’al-Mukhtar de recevoir à la fois de l’aide de l’étranger et de la population locale. Surtout, il ne recule devant aucun crime de guerre pour imposer son contrôle : utilisation d’armes chimiques sur de nombreux villages, exécutions de masse de civils – un quart de la population de Cyrénaïque, soit soixante mille personnes sur deux cent quarante mille, disparaîtra -, viols, exécutions sommaires des prisonniers de guerre, écrasés par les chars ou jetés des avions. Le mouvement religieux senoussi est également interdit, les zawiyas et mosquées fermées, toute pratique cultuelle interdite, les terrains confisqués.

Ces mesures portent vite leurs fruits : les rebelles, privés d’aide et de renforts, constamment espionnés et bombardés par l’aviation italienne, poursuivis au sol par les forces italiennes accompagnées d’informateurs et de collaborateurs locaux, finissent par lâcher prise. Le 28 janvier, Koufra, ville symbolique de la résistance, tombe. Quelques mois plus tard, ‘Umar al-Mukhtar, qui a poursuivi la lutte malgré les difficultés de plus en plus rudes, tombe dans une embuscade italienne alors qu’il effectue une mission de reconnaissance avec quarante cavaliers à Slonta le 11 septembre 1931.

Sa lutte de vingt ans s’achevait ainsi, blessé au combat puis capturé par l’armée italienne, alors qu’il était encore en première ligne, à soixante-treize ans (!). Il est amené à Benghazi, où il est interrogé par le général Graziani qui lui propose l’amnistie en échange d’un appel aux mujâhidîn à cesser le combat, ce qu’il refuse, préférant la mort à l’humiliation. C’est ainsi que le général italien décrit leur entrevue :

« Je voyais en cet être qui était debout devant moi un homme d’un autre genre. Il affichait sa dignité et sa fierté, bien qu’il ressentait l’amertume de la captivité. Il était là, debout devant mon bureau, en train de répondre avec une voix calme et claire aux questions que je lui posais. Ma première question fut : « Pourquoi combattez-vous le gouvernement italien ? » Et ‘Umar al-Mukhtar de répondre : « Pour défendre ma religion et ma patrie. » « Où vouliez-vous en arriver ? », demandai-je. « Nulle part, sinon vous chasser, répondit-il sobrement, car vous avez violé notre terre. Le combat nous a été prescrit, et seul Allâh peut accorder la victoire. »

Lorsqu’il se leva pour partir, son front était lumineux, comme s’il était entouré d’une aura de lumière. Je sentis mon cœur frissonner devant la majesté de la situation. J’étais l’homme qui avait mené les guerres mondiales et désertiques, et voilà qu’en cette occasion, mes lèvres tremblaient et ne parvenaient à prononcer une seule lettre. Je mis fin à la rencontre et j’ordonnai qu’il fût reconduit dans sa cellule afin qu’il soit présenté au tribunal dans la soirée. »

De la même manière, tous ses geôliers resteront marqués par sa fermeté et sa dignité, alors qu’il ne cesse de réciter le Qur’ân. Finalement jugé en 1h15 au siège du parti fasciste, reconnu coupable et condamné à la pendaison publique le 15 septembre, il réagit ainsi : « Le jugement n’appartient qu’à Allâh. Ce n’est pas votre jugement hypocrite. C’est Allâh que nous appartenons et c’est à Lui que nous retournerons ! » Le 16 septembre 1931, il est mené à la potence, mains enchaînées et sourire aux lèvres, en répétant la shahâda. Le visage rayonnant de bonheur, il murmure l’adhân alors qu’on lui met la corde au cou puis récite ces versets : « Ô toi âme apaisée, retourne vers ton Seigneur, satisfaite & agréée. Entre donc parmi Mes serviteurs, et entre dans Mon paradis… » (al-Fajr, 89/27-30) Il est finalement pendu devant plusieurs dizaines de milliers de ses partisans, rassemblés là pour l’occasion par les Italiens dans le camp de prisonniers de Suluq.

Enterré au cimetière al-Saberine de Benghazi, les Italiens font garder sa tombe en permanence pour éviter tout hommage public. Un peu partout dans le monde islamique, des prières de l’absent sont organisées en son hommage. Célébré par la Nation islamique et les peuples, chanté par les poètes et les écrivains, il devient l’emblème de la résistance, de l’honneur et de la fidélité à Allâh. Mais le signe distinctif des grands hommes est peut-être le profond respect qu’ils inspirent même chez leurs plus farouches ennemis. Ainsi, le général italien Peruzzi reconnaîtra « la persévérance exceptionnelle et la volonté impressionnante » de ‘Umar al-Mukhtar. Son dernier adversaire, le général italien Rodolfo Graziani, celui-là même qu’il avait impressionné au point de le faire trembler lors de leur entrevue, le décrira ainsi : « De taille moyenne, robuste, barbe et cheveux blancs, il était doué d’une intelligence vive, d’une grande science en matière religieuse, d’un caractère énergique et impétueux, désintéressé et intransigeant. Il resta très religieux et pauvre, bien qu’étant l’une des plus importantes figures du mouvement senoussi. »

« Ne pense pas que ceux qui ont été tués dans le sentier d’Allah, soient morts. Au contraire, ils sont vivants, auprès de leur Seigneur, bien pourvus et joyeux de la faveur qu’Allah leur a accordée, et ravis que ceux qui sont restés derrière eux et ne les ont pas encore rejoints, ne connaîtront aucune crainte et ne seront point affligés. »

Sourate al-‘Imran, 3/169-170

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