Rome et l’islâm

Abondamment mentionnée dans l’eschatologie musulmane et de nombreux hadîths prophétiques, la figure de « Rome » est également omniprésente tout au long de l’histoire islamique, durant laquelle nous pouvons discerner un schéma en trois phases : la première expansion musulmane, sous les sahâbas puis les Omeyyades; la seconde expansion musulmane, qui est cette fois le fait des Turcs au sens large, Seldjoukides ou Ottomans; et l’ère moderne, prélude, peut-être, à une troisième expansion évoquée dans la Tradition musulmane. Rappelons ici que l’appellation générique de « Rûm » désigne tant la Rome originelle que ses subdivisions ultérieures et ceux qui continuèrent à s’en réclamer, directement ou non : d’abord, l’empire romain d’Orient, aussi connu comme Byzance, Constantinople ou la Seconde Rome; mais également et plus largement l’Europe occidentale, à travers les Carolingiens – Charlemagne se fera proclamer « Empereur des Romains » – et le Saint-Empire Romain Germanique, puis l’Occident moderne, héritier de ce legs civilisationnel.

Lors de la naissance de l’islâm, Rome domine la majeure partie de l’aire méditerranéenne et est l’une des deux grandes puissances régionales, voire mondiales; elle est également celle promise à la plus longue postérité, puisque son concurrent principal, l’empire perse, s’effondrera rapidement sous les coups des sahâbas. Cités dans le Qur’ân – dans la sourate éponyme « ar-Rûm » – pour prédire leur victoire à venir contre les Perses, les premiers contacts des Romains avec l’islâm ont lieu du vivant même du Prophète, qui écrit à leur empereur Héraclius, en l’an 7 de l’Hégire (628), pour l’inviter à embrasser l’islâm. Alors au Shâm, le souverain byzantin questionne Abû Sufyân, qui est pourtant alors encore le chef des polythéistes mecquois, sur Muhammad, avant de s’exclamer : « Si ce que tu dis est vrai, alors il deviendra maître de l’endroit où se trouvent mes deux pieds que voici. Je savais qu’il devait apparaître, mais je ne pensais pas qu’il serait d’entre vous (les Arabes). Si je savais que je pourrais arriver jusqu’à lui, je m’efforcerais de le rencontrer. Et si j’étais auprès de lui, je laverais ses pieds. » (rapporté par al-Bukhari) Il refusera malgré tout, finalement, l’invitation par crainte de perdre son pouvoir, en grande partie légitimé par l’Église… Condamnant ainsi, sans doute sans le savoir, son empire à la ruine.

Parmi les nombreux hadîths prophétiques qui mentionnent et prédisent les conquêtes musulmanes à venir, deux en particulier évoquent ainsi la capitale byzantine, ainsi que Rome elle-même :

« Nous étions chez ‘Abd Allâh ibn ‘Umar lorsque quelqu’un lui demanda : ‘Laquelle des deux villes, Rome ou Constantinople, sera-t-elle prise en premier ?’ ‘Abd Allâh se fit alors apporter un coffre muni d’un anneau, dont il tira un écrit ainsi rédigé : ‘Nous étions chez l’Envoyé d’Allâh, lorsqu’on lui demanda : ‘Laquelle de ces deux villes, Rome ou Constantinople, sera-t-elle prise en premier ?’ L’Envoyé d’Allah répondit : ‘C’est la ville d’Héraclius – c’est-à-dire Constantinople – qui sera prise la première.’ » (Rapporté par ibn Qattâl, Musnad de l’imâm Ahmad ibn Hanbal)

« Constantinople sera conquise. Quel excellent commandant que son commandant (celui qui la conquerra) et quelle excellente armée que cette armée ! » (Musnad de l’imâm Ahmad)

La première expansion : sahâbas et Omeyyades

C’est armés de cette profonde conviction et de ces promesses de victoire que les premiers musulmans s’élancent à l’assaut de l’empire romain d’Orient. Après un premier affrontement à Mu’ta, en 629, durant lequel Khâlid ibn al-Walid acquiert son fameux surnom de « Sayfollah » (le Glaive d’Allah) après avoir sauvé l’armée islamique, en large infériorité numérique, de l’annihilation par un coup de génie, l’expédition de Tabuk, l’année suivante, a pour but de sécuriser les zones frontalières, alors qu’Héraclius envisage une conquête directe de l’Arabie pour tuer dans l’oeuf l’islâm naissant. Mais ce n’est qu’en 634, sous le califat de ‘Umar ibn al-Khattab, que débutent les choses sérieuses : la conquête du Shâm, durant laquelle Khâlid ibn al-Walid s’illustre à nouveau lors des batailles décisives et historiques d’Ajnadayn et surtout de Yarmouk, et force Héraclius à quitter Antioche pour Constantinople à ces mots : « Quel pays merveilleux dois-je laisser à l’ennemi. Adieu Syrie. Adieu éternel. Plus jamais je ne te reverrai… » Les villes hautement symboliques de Damas et de Jérusalem sont prises; les armées musulmanes pénètrent en Mésopotamie, en Anatolie et surtout en Égypte, où c’est au tour de ‘Amr ibn al-‘As d’entrer dans la légende, avec la conquête du delta du Nil puis de la grande Alexandrie en 642. Partout, les habitants, écrasés par les taxes, les conflits incessants et les persécutions religieuses, accueillent les musulmans en libérateurs et s’intègrent rapidement dans le nouvel ordre islamique.

Durant les décennies suivantes, les Omeyyades reprennent le flambeau de la lutte contre Rome; c’est d’abord sous l’impulsion décisive de Mu’awiya ibn Abî Sufyan que la guerre s’étend en mer : Chypre est conquise, la marine musulmane s’impose en Méditerranée et Constantinople, assiégée quatre ans par les armées de Yazid ibn Mu’awiya, ne doit son salut qu’au fameux feu grégeois. L’Afrique du Nord, jadis le grenier de l’empire romain, est également conquise par les troupes musulmanes : cette fois, Rome est définitivement expulsée de la rive sud de la Méditerranée et du continent africain. Le califat met un premier pied en Europe, dans la péninsule ibérique, et songe un temps à prendre en tenailles Byzance depuis cette nouvelle position, mais la farouche résistance franque l’en empêche, d’autant que le terrible échec du second siège de Constantinople, en 718, sous le califat de ‘Umar ibn ‘Abd al-‘Aziz, marque un coup d’arrêt majeur à l’expansion musulmane.

En Anatolie orientale et en Arménie, la frontière entre califat et empire byzantin se stabilise; depuis leurs lignes de fortifications, thughur et ‘awassim, les musulmans ne mènent plus que des raids saisonniers, sans entreprendre de grande campagne. Ailleurs, en Méditerranée, les conquêtes musulmanes se poursuivent pourtant : la Crète est prise par des aventuriers andalous en 824, la Sicile progressivement conquise par les Aghlabides de Kairouan durant le même siècle, et Rome elle-même est pillée en 846. De façon intéressante, les défaites répétées face aux musulmans poussent les Romains à se questionner sur leurs croyances : c’est la fameuse controverse iconoclaste, durant laquelle un empereur décrètera, sur le modèle de son ennemi, l’interdiction de l’idolâtrie, des représentations, icônes et autres statues, au grand dam du Pape et du peuple, qui restent profondément attachés à ce polythéisme qui ne dit pas son nom. Quoi qu’il en soit, à la fin du neuvième siècle, alors que le califat abbasside se morcelle et s’enfonce dans l’impuissance, les Byzantins émergent de leurs incessantes guerres civiles. Sous la houlette d’empereurs forts, ils retrouvent leur apogée et reprennent plusieurs îles méditerranéennes ainsi que le nord du Shâm. Le monde arabo-musulman est à bout de souffle : gangréné par les sectes, notamment chiites, et l’absence de pouvoir fort, il est au bord de la rupture.

La seconde expansion : les Turcs

La Ummah a désespérément besoin de vagues de sang frais; et c’est alors que les Turcs prennent le relais du jihâd et rétablissent l’orthodoxie sunnite au coeur du pouvoir. À peine arrivés d’Asie centrale, les Seldjoukides remportent en 1071 la grande victoire de Manzikert, durant laquelle, pour la première fois dans l’Histoire, un empereur byzantin est fait prisonnier, et qui ouvre l’Anatolie, jusqu’ici le coeur de la puissance romaine d’Orient, à l’islâm. Par dizaines de milliers, des clans oghouzes et turkmènes pénètrent dans la péninsule et s’établissent aux frontières du bien-nommé sultanat de Rûm avec l’empire byzantin. Après la défaite des Seldjoukides contre les Mongols et l’affaiblissement du pouvoir des sultans de Rûm au 13ème siècle, ces clans guerriers proclament leur indépendance et établissent de petits émirats, les beylicats, aux frontières de Byzance.

C’est l’ère des fameux ghazis, dont vont émerger les Ottomans, dont les terres sont les plus proches de Constantinople et les souverains les plus talentueux. Entre-temps, l’empire byzantin, englué dans les dissensions internes incessantes, les guerres civiles et les conflits théologiques, s’est considérablement affaibli, tandis que l’autre successeur de Rome, l’Europe occidentale – et notamment le Saint-Empire Romain Germanique – s’est affirmée sur la scène internationale, à travers les Croisades, en tant qu’ennemi prioritaire de l’islâm. Symbole de ce mouvement de balancier, après le grand schisme de 1054 entre la première Rome et la seconde, qui voit la séparation des Églises catholique et orthodoxe, Constantinople est dramatiquement pillée par les croisés d’Occident en 1204.

Les premiers sultans Ottomans vont profiter de cet état de faits pour pousser méthodiquement leur avantage, affaiblir et encercler progressivement Byzance, et atteindre le but ultime et obsessionnel de toute leur politique : la prise de Constantinople. Portés par l’esprit ghazi qui les domine et les transcende, ils s’imposent en Anatolie, traversent le Détroit et pénètrent en Europe, où ils abattent un à un les royaumes susceptibles de porter secours à Byzance et fondent un corps d’élite formé de jeunes chrétiens convertis à l’islâm : les janissaires. Ces derniers ne sont pas les seuls chrétiens d’origine à embrasser la foi de Muhammad, puisque de nombreux nobles ou simples guerriers Romains se rallieront également à la bannière ottomane, jusqu’aux neveux du dernier empereur byzantin. Enfin, en 1453, concrétisation de huit siècles de lutte entre l’islâm et Rome, les janissaires, inspirés par l’exemple d’Abû Ayyub al-Ansari, compagnon du Prophète tombé martyr lors du premier siège musulman de la ville, prennent enfin la cité impériale de Constantin au terme d’un siège dantesque. Mehmed le Conquérant, auréolé du titre de Kayser i-Rûm et désormais lui aussi successeur auto-proclamé de l’empire romain, tentera même de s’imposer durablement en Italie et de s’emparer de la première Rome après la seconde. Sans succès toutefois, puisqu’il décèdera en chemin : il ne faisait pas partie du Plan divin que Rome tombe alors…

Une troisième expansion ?

Quoi qu’il en soit, l’empire byzantin, successeur officiel de Rome, n’était plus; il avait été abattu, entre autres, par ses propres enfants. L’héritage romain devait maintenant se prolonger à travers la « civilisation occidentale ». Il n’est guère besoin de revenir ici sur la chronologie, largement connue, des développements ultérieurs des relations entre Rome – désormais l’Occident – et l’islâm; la Reconquista et ses soubresauts, la décadence et la chute finale de l’empire ottoman, la colonisation et les « indépendances », le retour de l’islâm en Europe à travers l’immigration et les conversions, l’adoption du système de valeurs occidental par un grand nombre de musulmans, et du système de valeurs islamique par un plus petit nombre d’Occidentaux. Nous ne nous risquerons pas à dresser une interprétation eschatologique de ces évènements et de ceux à venir, mais plusieurs éléments doivent toutefois être mentionnés. Le premier est que le hadîth qui mentionne Rome et Constantinople indique nécessairement qu’après les deux premières vagues de conquêtes musulmanes, qui trouvèrent toutes deux leurs limites en Europe, une troisième expansion interviendra, puisque la prise de Rome prophétisée n’a pas encore eu lieu dans l’Histoire – et qu’il y aura d’ailleurs même une seconde prise de Constantinople, comme l’indique notamment al-Qurtubi, qui évoque deux conquêtes de la ville mentionnées dans les hadîths, une fois par les armes – celle qui est déjà intervenue – et une fois par le takbîr – à la fin des temps.

Le second est que deux hadîths rapportés par l’imâm Muslim indiquent – et cela est notamment l’avis d’ibn Kathir – que nombre de Romains – donc, d’Occidentaux – se convertiront à l’islâm à la fin des temps : « L’Heure ne viendra pas jusqu’à ce que les Romains s’installent à al-A’maq ou à Dabiq; c’est alors qu’une troupe de Médine ira à leur rencontre, ils seront parmi les meilleurs gens sur terre ce jour-là. Lorsqu’ils se dresseront en rangs, les Romains diront : ‘Laissez-nous combattre ceux des nôtres qui ont changé de religion !’ Et les musulmans de répondre : ‘Non, par Allâh, nous ne vous laisserons pas atteindre nos frères !’ Et ils les combattront. » ; ainsi que : « ’Avez-vous entendu parler d’une ville dont un côté se trouve sur terre et l’autre sur mer ?’ ‘Oui, ô Messager d’Allâh’, répondirent-ils. Il poursuivit : ‘L’Heure ne viendra pas jusqu’à ce que soixante-dix mille hommes parmi les fils d’Ishaq l’attaquent.’ Quand ils l’aborderont, ils s’installeront et ne combattront avec aucune arme ni ne décocheront aucune flèche. Ils diront : ‘Point de divinité en dehors d’Allâh, Allâh est le plus grand’, et d’un coup, l’un de ses pans tombera. (…) » Ces hadîths indiquent en effet sans équivoque qu’un nombre conséquent de « Romains » embrassera l’islâm, et que c’est peut-être par leur main que s’accomplira la seconde prise de Constantinople – le terme « fils d’Ishaq » désignant traditionnellement les Romains ou Occidentaux, ce qui avait d’ailleurs étonné nombre d’érudits musulmans médiévaux.

Une fois n’est pas coutume, concluons avec cet avis de Yusuf al-Qaradawi, qui a évoqué à plusieurs reprises cette question intéressante : « J’ai dit qu’à mon avis, cette conquête (de Rome) ne se ferait pas au moyen de l’épée ou des armées, mais par les sermons et l’idéologie. Toute terre n’est pas obligatoirement conquise par l’épée; la conquête de Makkah ne s’est pas faite par la guerre mais par un traité et des moyens pacifiques. L’Europe finira par se rendre compte qu’elle souffre de sa culture matérialiste et se cherchera une solution de remplacement, une échappatoire, un canot de sauvetage; et elle ne trouvera rien qui ne puisse la sauver, si ce n’est le message de l’islâm, le message du muezzin qui lui transmettra la Religion sans renier le monde, la conduira aux cieux sans la déraciner de la Terre. Avec la volonté d’Allâh, l’islâm retournera en Europe et les Européens se convertiront à l’islâm. Ils seront ensuite à même de propager l’islâm dans le monde, peut-être mieux que nous, les anciens musulmans. Tout cela est possible pour Allâh. »

3 commentaires sur « Rome et l’islâm »

  • Une très belle vérité .. .
    …………
    L’Europe finira par se rendre compte qu’elle souffre de sa culture matérialiste et se cherchera une solution de remplacement, une échappatoire, un canot de sauvetage; et elle ne trouvera rien qui ne puisse la sauver, si ce n’est le message de l’islâm

  • Tout cela nous paraît utopique sauf que nous croyons aux hadiths de notre Prophète ( صلى الله عليه و سلم) et si ces Hadiths ont té rapportés par nos éminents oulamas entre autres Sahih El Boukhari, alors nous y croyons. La question est : Quand cela aura t il lieu?

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