Les malês ou l’islam au Brésil

Au Brésil aussi, l’islâm a une présence bien plus ancienne qu’on ne le croit. Au début du 19ème siècle, une grande vague d’esclaves originaires du Nigéria actuel est ainsi déportée dans la seconde plus grande ville du pays, Salvador de Bahia : parmi eux, de nombreux musulmans d’ethnie haoussa ou yoruba.

Arrivés au Brésil, où seul le catholicisme a droit de cité en public, les nouveaux arrivants forment vite une véritable contre-société musulmane. Ils sont alors connus sous le nom de ‘Malês’, qui signifie tout simplement musulmans en langue yoruba, et bénéficient d’un certain prestige auprès des autres esclaves de la région par leur alphabétisation. Toujours secrètement, ils établissent une vingtaine de lieux de prière & d’enseignement clandestins dans des maisons d’esclaves affranchis ou dans leurs propres quartiers. Là, ils enseignent le Qur’ân ou la lecture & l’écriture de la langue arabe, selon la méthode traditionnelle, sur des tablettes de bois.

Le contexte urbain & la mobilité des esclaves de la région leur permettent de répandre rapidement l’islâm autour d’eux, en particulier auprès des animistes arrivés dans les mêmes bateaux quelques années auparavant. Par un prosélytisme de moins en moins masqué, les Malês gagnent les cœurs & s’imposent comme les leaders officieux de la large communauté d’esclaves de la province. Reconnaissables par le port d’un large pantalon blanc, l’abadá, et d’un anneau de métal qui leur servent de symboles, ils organisent presque chaque soir des repas dans leurs mosquées clandestines, selon leur principe qui veut qu’ils ne mangent que de la nourriture préparée par des musulmans.

Bientôt, les chefs Malês voient plus loin. Certains parlent même d’instaurer un califat à Salvador de Bahia. Un document rédigé en arabe & appelant au jihâd circule bientôt dans les ruelles de la cité. Inspirés par la révolution haïtienne à peine 30 ans plus tôt, les Malês profitent d’un pèlerinage catholique qui éloigne les autorités de la ville pendant plusieurs jours pour lancer leur insurrection. La date, hautement symbolique donc, du 25 janvier 1835 coïncide par ailleurs avec la 27ème nuit du mois de ramadân. Menée par plusieurs imâms dont Malam Boubacar Ahuna, un chef malê qui avait été exilé de la ville pour son influence sur ses camarades, la révolte est d’une ampleur sans précédent dans la région. Seulement équipés d’armes blanches, les quelques 600 insurgés parviennent à repousser deux compagnies de gardes loyalistes & tuer 14 d’entre eux, dont un officier. Mais prévenu par un informateur avant même le début de la révolte, le gouverneur de Bahia a pu rassembler 1000 hommes lourdement armés. Le lendemain matin, après plusieurs heures de combats acharnés, les Malês sont finalement écrasés dans le sang.

Dans la foulée, les révoltés & leurs chefs sont condamnés à mort, aux travaux forcés à vie ou, pour les plus chanceux, au rapatriement en Afrique, qui était au passage l’une de leurs revendications. Craignant la contagion de leurs idées, les autorités brésiliennes soumettent les esclaves musulmans restés sur place à une intense pression durant les années suivantes. Sous une surveillance intensive, la plupart sont convertis au christianisme par la force & l’islâm est progressivement effacé de la mémoire populaire pour ne renaître que plusieurs décennies plus tard, avec l’arrivée de nouveaux immigrants venus de l’empire ottoman. Les Malês n’auront finalement laissé qu’un seul héritage à Salvador : la tradition de s’habiller en blanc le vendredi. Quant à l’esclavage au Brésil, la révolte en aura été le tournant, en ouvrant le débat sur les pratiques alors en cours : quinze ans plus tard, le commerce d’esclaves sera définitivement interdit dans le pays.

‘Issâ Meyer, 5 jumâdâ al-ûlâ 1439.

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