Le sultan du Maghreb – Introduction (extrait)

Le récit qui suit, l’histoire du mouvement des Murâbitûn, est peut-être avant toute chose l’éloge de la volonté et, surtout, de la Foi; la preuve qu’une poignée d’hommes jusqu’alors à l’écart des grands mouvements de l’humanité, soulevés par un enthousiasme extraordinaire, poussés par une incroyable pulsion vitale, portés par un sublime élan spirituel, peuvent renverser toutes les puissances établies, incendier toutes les idoles et changer à jamais la face d’une part non négligeable du monde. En ceci, leur fantastique marche du Sahara aux Pyrénées est peut-être l’une des expériences historiques les plus similaires à celle de l’ère des sahâbas et des premières conquêtes musulmanes. Et, pour paraphraser Lamartine, « si la grandeur du dessein, la petitesse des moyens et l’immensité du résultat sont les trois mesures du génie de l’Homme », peu sont en mesure de se mesurer aux Murâbitûn

Un homme domine cette formidable épopée : Yusuf ibn Tashfin. Archétype du souverain musulman juste et valeureux, au point que d’aucuns le qualifièrent de « sixième calife bien-guidé », il a pourtant été largement dévalorisé par une certaine historiographie occidentale qui n’a vu en lui que le fossoyeur d’une Andalousie mythifiée à laquelle il a pourtant donné, par ses exploits militaires, un répit de plusieurs siècles. C’est que le mouvement dont il fut l’un des hérauts était avant tout un projet de revivification religieuse, une école de pensée et de vie dont l’orthodoxie sans concession ne pouvait que déplaire aux tenants d’un orientalisme fantasmé.

Du côté de la mémoire musulmane, le vainqueur de Zallaqa est à peine mieux loti, méconnu et trop souvent éclipsé par la figure presque contemporaine du légendaire Salahuddine al-Ayyubi, libérateur d’al-Quds; c’est ainsi qu’aucun ouvrage d’histoire islamique en langue française ne lui était jusqu’ici consacré alors même que son action déterminée changea la face du Maghreb à tout jamais.

Dans le cadre de l’écriture d’une histoire sans complexe dont notre génération a plus que jamais besoin, il nous apparaissait donc doublement nécessaire de réhabiliter la figure de l’amir al- muslimîn Yusuf ibn Tashfin et plus largement de celle du mouvement des Murâbitûn – que l’Occident connaîtra sous le nom d’Almoravides -, revivificateurs de l’islâm s’il en est, libérateurs de tant de provinces tombées en décadence, en proie à toutes les hérésies et soumises à l’arbitraire des tyrans, à l’anarchie des guerres tribales ou à la poussée de plus en plus pressante de la Reconquista.

Avec près d’un millénaire de recul, l’oeuvre accomplie par cette poignée d’hommes surgis des confins du Sahara et de l’océan Atlantique nous paraît en effet immense : politiquement, et pour la première fois dans l’Histoire, l’union de tout l’Occident musulman des rives du fleuve Sénégal à celles de l’Èbre, sur un empire de plus de quatre millions de kilomètres carrés, autour d’une nouvelle capitale fondée pour l’occasion, Marrakech, et la fusion des différents potentats tribaux et urbains en un pouvoir islamique unique; religieusement, ce qui restera sans aucun doute leur legs le plus important, la diffusion massive de l’islâm sunnite selon le rite malikite, qui aujourd’hui encore rythme la vie de centaines de millions de musulmans d’Afrique, dans une région alors dominée par les sectes de tous les bords; culturellement et symboliquement, le rapprochement progressif des deux rives de la Méditerranée en un ensemble « maghrébo- andalou » promis à une glorieuse postérité; militairement, des campagnes décisives qui sauveront l’Espagne musulmane pour près de quatre siècles de la menace qui se lève alors de l’autre côté de l’Europe, celle de la Reconquista; le tout accompli sur une période de soixante ans hantée par la figure omniprésente de Yusuf ibn Tashfin…

Ce seul nom, qui inspirait terreur et effroi dans le cœur des tyrans, sera scandé de Fès à Séville et de Saragosse à Sijilmassa par tous les peuples de l’Occident musulman en quête de justice. Des paysages lunaires de l’Adrar de son enfance aux splendeurs d’al-Andalus, Yusuf ne se départira en effet jamais de ses valeurs morales simples de rude guerrier nomade et de pieux croyant à mesure de ses fulgurantes conquêtes. Amoureux des vastes étendues désertiques propices à la méditation et à l’introspection, il ne trouvera aucun intérêt au faste des cours andalouses débauchées et retrouvera, dès qu’il en aura l’occasion, ses terres d’Afrique, arpentant son immense empire à la rencontre du peuple et veillant sans relâche aux intérêts de ses sujets et aux affaires de l’État… Incorruptible, proche de ses hommes, à l’écoute des doléances de sa shûra, gestionnaire avisé et fin diplomate au pardon facile, il était l’antithèse du despote par ses actes politiques comme son caractère personnel. Par son énergie prodigieuse, sa capacité d’organisation hors normes, son intelligence supérieure, son habileté à concilier les opinions contradictoires et à s’attirer tous, ou presque, à lui, par la puissance de ses armes ou sa magnanimité, il était, aussi, le bâtisseur d’empire dont l’Occident musulman avait alors cruellement besoin.

Charismatique, courageux et résolu, Yusuf ibn Tashfin fut avant tout le porte-étendard d’une cause à laquelle il avait entièrement dévoué sa vie et ses biens; celle des Murâbitûn et de l’islâm authentique tel que le lui avait enseigné son mentor, ‘Abd Allâh ibn Yasin, résumé en cette devise : « Propager la Vérité, réprimer l’injustice, abolir les impôts illégaux. » Un islâm basé sur la plus stricte interprétation du Qur’ân et de la Sunna selon l’école de Médine, nostalgique de la simplicité et de la pureté des premiers temps de la Cité islamique, qui allait servir de pulsion vitale, tant idéologique que spirituelle, qui mènerait les Murâbitûn à la victoire contre tous leurs ennemis et qui séduirait les savants comme le peuple par son intransigeance… Car la mission assignée à ses disciples par leur vénérable guide ibn Yasin était claire : élever la Parole d’Allâh par la réforme intérieure, la prédication et le jihâd.

Ce dernier sera la grande affaire de la vie de Yusuf. Tour à tour guerrier fougueux, général émérite, tacticien couronné de gloire ou grand stratège, il ne délaissera pas un seul jour les choses de la guerre ni la défense des musulmans. Jusqu’à son dernier souffle, ou presque, ses pensées seront tournées vers les expéditions au-delà des mers, et jusqu’à un âge vénérable, il ne dédaignera pas de se jeter lui-même dans la mêlée lorsque le salut de ses hommes était en jeu… Yusuf ibn Tashfin à leur tête, les Murâbitûn ne connaîtront jamais la défaite.

Idéologue en armes, ascète discipliné et chef de guerre, Yusuf n’en fut pas moins un homme d’État avisé et vertueux, incliné au bien et à la justice, d’une droiture proverbiale et d’un détachement des biens de ce bas monde aux allures de sainteté. D’aucuns iront même jusqu’à comparer son sens de la justice à celui de ‘Umar ibn al-Khattab, compagnon du Prophète et second calife bien-guidé. Tout son règne durant, dans aucune de ses provinces ne sera payé un impôt non prescrit par l’islâm, ni imposée une loi non conforme au Qur’ân ou à la Sunna, sous l’inspection rigoureuse des savants malikites dont il s’entourait, à qui il restitua la justice et qu’il couvrit d’honneurs. Sa gestion des deniers publics fut si exemplaire que la rumeur courut, à sa mort, que le trésor de son bayt al-mâl réunissait plus d’argent que jamais souverain n’en avait amassé avant lui. Malgré ces richesses et la puissance inimaginables qu’Allâh lui octroya, Abû Ya’qub, comme le peuple aimait à le surnommer, n’en abandonna jamais ses tournées annuelles d’inspection de son empire, où la khutba était lue en son nom en plus de deux mille minbars. Vêtu de laine rugueuse, modeste jusque dans sa tenue et son régime alimentaire, il était alors difficile de le distinguer de ses sujets…

Voici donc son histoire, celle de la dynastie almoravide mais aussi celle de ces guerriers du désert soudés par une solidarité tribale sans failles dont Yusuf devait faire une magnifique machine de guerre à même de changer la face de cette partie du monde à ses côtés et de fonder l’un des plus puissants empires que la civilisation islamique ait connu, des vastes horizons du Sahara aux rivages catalans, en passant par les sommets de l’Atlas, la baie d’Alger et les ruelles de Séville, Marrakech ou Fès…

‘Issâ Meyer – Rabat, 14 dhû al-qi’da 1436, 29 août 2015.

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