Le roman des janissaires – Introduction (extrait)

Des siècles durant, la simple évocation de leur nom suffira à faire trembler l’Europe, fascinée autant que terrifiée par ces fils de chrétiens devenus les plus féroces guerriers d’Allâh. Des confins de la Perse à la baie d’Alger, des berges du Danube à l’immensité des steppes russes, l’épopée des janissaires est ainsi avant tout une histoire de batailles. Pendant deux siècles, ils sont l’unité d’élite de ce qui est alors la première armée du monde et volent de victoire en victoire, au point que leurs pairs comme leurs ennemis les tiennent un temps pour invincibles. Dans la plaine de Kosovo, à Nicopolis ou à Varna, ils brisent ce qui restait alors d’esprit de croisade. Sous les murs de Constantinople, ils abattent le légendaire empire romain d’Orient et capturent les palais de Justinien à la pointe de leurs cimeterres. La chrétienté retient son souffle face aux prouesses de ces légionnaires à turban. Dix royaumes s’écroulent sous leurs pieds, dix autres se soumettent sans coup férir. À Chaldiran puis à Bagdad, ils mettent un coup d’arrêt à la vague chiite qui menaçait d’emporter tout le monde musulman et restaurent le prestige de la Sunna. Au Shâm et au Caire, dans un conflit fratricide à plus d’un titre, ils relèguent leurs homologues Mamelouks aux oubliettes de l’Histoire et font de leur sultan un calife. À Rhodes, Belgrade ou Mohács, ils infligent aux chevaliers chrétiens des revers tels que le trône du Pape lui-même en tremble. Rien ni personne ne semble plus pouvoir arrêter leur inexorable marche vers l’Ouest. Ils assiègent Vienne, atteignent les confins de Kiev et la mer Caspienne, débarquent sur les côtes espagnoles, s’aventurent jusque dans les faubourgs de Rome. Si l’Europe reste leur terrain de jeu favori, ils n’en dédaignent pas pour autant les aventures d’outre-mer. Jusqu’au bout du monde, ils portent haut les couleurs de la dynastie qui les a adoptés et défendent corps et âme les alliés de l’empire face aux coups de boutoir des héritiers de la Reconquista qui rêvent alors de chasser l’islâm du Maghreb, des Indes ou de la corne de l’Afrique.

(…) S’ils ne seront jamais, à leur apogée, qu’un peu plus d’une dizaine de milliers d’hommes, l’influence des janissaires au combat comme à la Cour est bien supérieure à leurs effectifs. Leur réputation seule engendre l’admiration des leurs et une crainte presque irrationnelle chez leurs ennemis. Et puisque l’empire ottoman fut une armée avant d’être un État, leur histoire est aussi celle d’une formidable ascension sociale. Dans l’Europe chrétienne, ils n’auraient pu espérer qu’une vie de servage et de corvées; tout au plus auraient-ils servi de chair à canon lors de l’une des innombrables tentatives avortées d’expulser le Turc vers l’Asie. Dans l’Europe musulmane, où la naissance ne compte plus, la maison d’Osman les a faits grands vizirs, rois d’Égypte et protecteurs du Maghreb, amiraux et maîtres de la Méditerranée, gouverneurs d’Anatolie ou de Roumélie, conquérants et bâtisseurs d’un empire qui s’étendait sur trois continents, glorieux porte-étendards de ses armes et de l’islâm tout entier. Sur les rives du Bosphore, les carrières se font et se défont au seul mérite. Jusqu’ici, aucune nation n’avait mis en oeuvre, sur une aussi vaste échelle et avec un pareil succès, un tel système. Et puisque « la guerre est l’objectif extérieur et le gouvernement l’objectif intérieur d’une seule institution, entre les mains des mêmes hommes », les officiers se font ministres et les recrues du devşirme s’imposent comme l’élite de l’armée comme de l’administration civile. Bientôt, leur puissant esprit de corps fera reculer puis vaciller le pouvoir. Esclaves des sultans avant de devenir leurs maîtres, certains s’improviseront même souverains de facto lorsque la dynastie ottomane ne parviendra plus à produire que des héritiers faibles et dégénérés…

(…) Pour les janissaires, la guerre est un art de vivre, et de mourir. Ils montent au front comme l’on se rend à un rendez-vous galant, soigneusement vêtus de leurs élégants uniformes d’apparat, dans le scintillement de leurs armes rutilantes et la fanfare de leurs orchestres menaçants, prêts à atteindre le martyre en souriant. Perdre la vie est pour eux bien préférable à laisser le corps d’un camarade ou l’un de leurs étendards aux mains de l’ennemi. Dernier rempart infranchissable de leur maître, tous sont prêts à sacrifier jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour la gloire du sultan et de l’empire. Leur héroïsme est proverbial, leur sens de l’honneur sans faille, leur dévotion et leur fidélité poussées à la limite du fanatisme. Astreints au célibat, repérés dès leur plus jeune âge dans les rudes campagnes des Balkans par les recruteurs du devşirme pour être entraînés de longues années durant dans les plus prestigieuses académies impériales, ces nouveaux spartiates manient l’épée, la lance, l’arc ou le mousquet avec une adresse et une puissance sans égales. Seule armée permanente et professionnelle dans une Europe affligée par le féodalisme, ils forment à la fois la garde prétorienne du sultan, qui est symboliquement le premier d’entre eux, et le coeur du dispositif de bataille ottoman autour duquel s’organise toute l’armée. Suprême recours dans la mêlée, ils sont ceux qui emportent la décision ou sont capables de retourner le sort d’un affrontement lorsque tout semble perdu. Friands d’innovations technologiques, ils comprennent avant tout le monde, ou presque, l’importance de l’artillerie et des armes à feu. Sans perdre pour autant l’esprit ghazi que leur a inculqué leur famille adoptive, la maison d’Osman, et qui domine et transcende toute la société ottomane d’alors, du simple paysan-guerrier au sultan. Combattants et défenseurs d’une foi qu’ils ont adopté avec l’ardeur du converti, les janissaires ont transformé cet élan fougueux en véritable science de la guerre sainte. Moines-soldats voués à la conquête perpétuelle pour propager le message du Prophète et étendre sans cesse les frontières de l’islâm, ils ont mis au service de leur puissant idéal un corps d’armée polyvalent, surentraîné et équipé en armes modernes. La lutte sans merci contre les Safavides et leurs partisans, pourfendeurs de l’orthodoxie sunnite, la revendication du califat par la dynastie ottomane et la défense des Villes Saintes et du coeur historique de la civilisation islamique contre les incursions croisées feront davantage encore progresser cette conscience intime d’être devenus les gardiens de l’islâm. La série interminable de succès des janissaires durant leurs deux premiers siècles d’existence doit ainsi autant à cet esprit missionnaire qu’à leur organisation méthodique. Et face à des chevaliers chrétiens tout autant habités par leurs convictions mais bien trop insouciants et désordonnés pour espérer l’emporter, c’est bien le second élément qui fait la différence et explique largement la percée foudroyante des armées ottomanes en Europe…

(…) Le roman des janissaires est ainsi celui de ces figures hautes en couleur, insolents briseurs de royaumes, farouches grognards crapahutant du Nil au Danube et du Caucase aux Alpes, fils de pêcheurs ou de paysans élevés aux plus hautes fonctions du plus grand empire du monde alors connu, esclaves faiseurs de rois sans cesse plus jaloux de leurs privilèges et de leur prestige. C’est aussi celui de leurs sultans. Du glorieux ancêtre et fondateur Osman et surtout de Murad, le père des janissaires, jusqu’à Süleyman le Magnifique, aucune autre dynastie européenne n’aura produit une telle lignée de souverains dotés de qualités si remarquables sur une ère de près de trois siècles. Nés pour commander, chefs de guerre à la fois sages et impétueux, diplomates habiles, administrateurs et organisateurs de talent, les dix premiers Ottomans sont les chefs d’orchestre incontestables de la formidable chevauchée conquérante qui mènera leurs troupes des confins des montagnes d’Anatolie aux palais de Buda, Tabriz et Bagdad. S’il ne fallait en retenir qu’un, ce serait peut-être Mehmed le Conquérant, génie politique et militaire sans égal qui aspirera un temps à l’empire du monde et dont les succès seront ressentis si durement par l’Europe occidentale qu’on le tiendra, un temps, pour l’Antéchrist… Et puisqu’il faut être deux pour croiser le fer, ce récit est également celui des ennemis jurés des janissaires, où se croisent, pêle-mêle, le dernier empereur byzantin Constantin, le légendaire conquérant des steppes Tamerlan; des fanatiques valeureux, comme le prince-poète serbe Lazare, « l’Athlète du Christ » hongrois Jean Hunyadi ou l’illuminé shah safavide Ismail; d’autres, plus fourbes et calculateurs à l’image de Charles Quint et des Habsbourg, qui deviendront les meilleurs ennemis de la maison d’Osman; sans oublier des dizaines de Papes tous plus obsédés les uns que les autres par la menace ottomane, et même des renégats du corps des janissaires revenus à leurs premières amours, à l’image du célèbre Albanais Skanderbeg et surtout du mythique Vlad l’Empaleur, plus connu sous le nom de Dracula…

Voici leurs histoires…

2 commentaires sur « Le roman des janissaires – Introduction (extrait) »

  • Qu’Allah compte vos œuvres comme un homme faisant le Ribat sur le sentier d’Allah…

    Nous vous soutennons !
    étaler l’histoire de nos ancêtres que nos poitrines récentes fierté et honneur …

  • As salam ‘aleikoum

    Tout d’abord, qu’Allah vous récompense en bien pour votre ouvrage en particulier et pour votre démarche historique en général.
    Ce fut un réel plaisir de découvrir cette partie de l’histoire musulmane, dont on ne trouve pas énormément de textes en français à ce sujet.
    Surtout, aborder ce récit sous l’angle des janissaires donnent un angle de vue très intéressant.
    La narration et la description des faits sont très précises et nous procurent une immersion totale dans l’histoire ottomane.
    Votre démarche de se réapproprier l’histoire musulmane ne peut être qu’encouragée et soutenue.

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