Le concept islamique de ribât

C’est un concept islamique lourd de sens & de symbole : le ribât. Notion tant spirituelle que militaire dans le Qur’an & la Sunna, elle s’est matérialisée historiquement à travers l’institution de « couvents fortifiés » qui jalonnaient les frontières & les côtes du dar al-islam, de l’Asie centrale à al-Andalus, et où des volontaires de toute la Oumma venaient tant y accomplir leur devoir que se former spirituellement : à la fois première ligne de défense face aux assauts extérieurs & poste avancé des expéditions destinées à propager la Parole d’Allâh, le ribât était un élément essentiel à la protection & à l’expansion de la Nation islamique. C’était également – et surtout – un état d’esprit, un engagement, un sacrifice : mettre sa vie au service de la Religion d’Allâh. Par ses fondements comme par son Histoire, cette notion contient ainsi des implications contemporaines indéniables, et s’avère même d’une nécessité absolue en ces temps de confusion… Mais revenons-en d’abord à son origine. La notion de ribât en islâm prend sa source dans le verset 200 de la sourate al-‘Imran : 

3_200

« Ô les croyants! Soyez endurants. Incitez-vous à l’endurance. Soyez vigilants (râbitû) et craignez Allâh, afin que vous réussissiez! »

Dans son célèbre tafsir, ibn Kathir rapporte qu’al-Hasan al-Basri commenta ainsi ce verset : « Allâh exhorte les fidèles à être patients en accomplissant leurs obligations religieuses dictées par l’islâm, qu’Allâh a agréé comme étant leur religion. Ils ne doivent pas s’en détourner, ni dans une gêne ni dans une aisance, ni lors d’une affliction ni d’un bonheur, jusqu’à ce qu’ils meurent en tant que musulmans soumis à Allâh. D’autre part, ils sont tenus de s’encourager mutuellement à la patience pour affronter leurs ennemis sans dissimuler leur foi. » Qatadah, quant à lui, l’a expliqué ainsi : « Cela signifie : être patient sur l’obéissance à Allâh, dépasser en patience les gens de la déviance, accomplir le ribât sur le sentier d’Allâh. »

Ibn Kathir rapporte également que le terme « râbitû » a deux significations, dont chacune fut adoptée par une partie des savants & soutenue par plusieurs hadiths :

– la première est « la persévérance dans les pratiques cultuelles & la fermeté dans la foi » :

« ‘Ne vous indiquerais-je point ce par quoi Allâh efface les péchés et élève les rangs ?’ – ‘Oui, ô Messager d’Allâh !’ répondirent-ils. Il déclara : ‘Parfaire les ablutions en dépit des désagréments, multiplier les pas en direction de la mosquée et attendre la prière à la suite d’une autre. C’est cela votre ribât.’ » (rapporté par Muslim)

– la seconde est « la garde des postes & des lieux, et d’être en face de l’ennemi pour l’empêcher d’entrer dans les pays musulmans » :

 « Un jour en ribât sur le sentier d’Allâh est meilleur que cette vie et tout ce qu’elle contient (autre version : que le jeûne d’un mois en y priant toutes les nuits). » (rapporté par Ahmad)

« Deux yeux sont interdits au Feu : celui qui a pleuré par crainte d’Allâh, et celui qui a monté la garde (ribât) sur le sentier d’Allâh. » (rapporté par Ahmad)

« Heureux le fidèle qui se saisit des rênes de son cheval pour arpenter le sentier d’Allâh, les cheveux ébouriffés et les pieds couverts de sable. Si on l’affecte à l’avant-garde il s’y astreint avec sérieux et si on l’affecte à l’arrière-garde il s’y astreint avec sérieux… » (rapporté par Bukhârî)

Ainsi, dès le 2ème siècle de l’Hégire, les califes Omeyyades puis les premiers Abbassides vont mettre en place, aux frontières de l’empire avec les Byzantins, un réseau de fortifications : les tughur, en première ligne & au contact direct de l’ennemi, renforcées par les ‘awassim. Du nord du Shâm à l’Arménie, dans le no man’s land qui s’est établi entre les deux puissances en Anatolie depuis le califat de ‘Umar, ces frontières sont parsemées de ribâts, où les volontaires venus de tout le califat se relaient pour garder ces forts, largement encouragés par les autorités en tant que « fardh kifaya ». Originaires du Shâm, de Perse, du Khurasan, ou issus de tribus turques, slaves & même Jatts d’Inde, ils y apprennent la religion & multiplient les adorations, tout en sécurisant les frontières & en menant des raids annuels en terre byzantine, au printemps et en été. De nombreux savants, et non des moindres, tels l’imâm Ahmad ibn Hanbal qui effectuera son ribât en Anatolie, rejoignent ces lignes de front.

the_themes_and_the_thughur_by_eaxelandersson-d9c7xm6

Cette double dimension, militaire & spirituelle, crée une atmosphère particulière, où prières & jeunes succèdent aux exercices physiques, qu’ibn Hawqal détaille dans sa description de Tarsus (à l’est de l’actuelle Antalya) en tant que grand centre névralgique du jihâd contre Byzance : « De toutes les grandes villes de Perse, de Mésopotamie, d’Arabie, du Shâm, d’Égypte ou du Maghreb, pas une ville n’a une telle capacité d’accueil pour ses hôtes telle que Tarsus : les guerriers de la Foi de chaque pays y vivent, s’y installent et restent pour servir dans la garnison. Parmi eux, la prière & l’adoration sont accomplies de la façon la plus assidue; de toutes les mains, des fonds leur sont envoyés, et ils reçoivent des aumônes riches & abondantes; il n’y a pas un sultan qui ne leur envoie des troupes auxiliaires. »

Plus loin, aux confins occidentaux du dar al-islâm, des réseaux de ribâts s’organisent également, dans la péninsule ibérique & le long des côtes du Maghreb : d’abord conçus sous la forme de forteresses maritimes visant à se préserver des incursions répétées des Byzantins, cette vocation défensive devient offensive quand les musulmans, ayant acquis le contrôle de la mer, les transforment en bases d’embarquement pour la conquête des îles méditerranéennes, notamment la Sicile, Malte ou la Crète, qui, une fois conquises, deviennent également des ribâts naturels.

Ainsi, aux quatre coins de la Nation islamique, dans un contexte de conflit quasi-permanent, le ribât est une institution respectée qui joue un rôle stratégique certain : garnison de troupes sur les points exposés des frontières, avant-poste qui donne l’alarme à l’arrière-pays, mais aussi refuge pour les habitants des campagnes alentour en cas d’attaque. Les murâbitîn, « moines-guerriers » volontaires voués au jihâd, que leur service soit permanent ou occasionnel, sont tenus en haute estime pour leur persévérance, dans des conditions souvent difficiles : élites & sultans construisent, agrandissent ou améliorent les défenses des ribâts, sur leur argent personnel, tandis que la population leur fournit des vivres ou vient les relayer.

Avec le déclin de la dynastie abbasside & la crise politique qui touche Bagdad, les ‘awassim & ribâts d’Anatolie finissent par tomber un à un aux mains des Byzantins au cours du 4ème siècle de l’Hégire, laissant ainsi le champ libre à des incursions dévastatrices en terre d’islâm. Mais le ribât va retrouver ses heures de gloire en Occident islamique, avec la dynastie des Almoravides (Murâbitûn). En 1035, alors que l’émir d’une petite tribu berbère du Sahara, Yahyâ ibn Ibrahim, rentre du hajj, il se rend dans le Souss, où un certain Wajjaj, après plusieurs années d’études à Kairouan, est retourné sur ses terres pour y fonder une école où il enseigne le Qur’ân, les sciences islamiques & forme des prédicateurs appelés à prêcher l’islâm authentique dans la région : le Dar al-Murâbitîn. Là, l’émir fait la rencontre de ‘Abd Allah ibn Yâsîn, l’un de ces hommes formés à l’orthodoxie sunnite : par leur alliance, et sa prédication sans relâche, il va unir les tribus Sanhaja sous la bannière de l’islâm en fondant un ribât sur les côtes atlantiques de la Mauritanie, à Tidra, avant de submerger le Maghreb & d’en éliminer les hérésies et les tyrans; son successeur au destin légendaire, Yusuf ibn Tashfin, finira d’ancrer la dynastie des Murâbitûn dans l’Histoire en traversant le Détroit & en reprenant le flambeau de la défense d’al-Andalus, sauvant les musulmans de la péninsule pour les 3 siècles à venir.

20090811150957_almoravidesfr

Quoi qu’il en soit, ces fortifications sont aujourd’hui tombées, et les terres d’islâm comme les musulmans ont été submergés par leurs ennemis, militairement mais surtout moralement & idéologiquement : ainsi, de la même manière que les murâbitûn des premiers siècles de l’Hégire montaient la garde aux frontières du dar al-islâm, les musulmans « conscients » de l’ère moderne doivent prendre leurs responsabilités, monter au front idéologique & défendre l’orthodoxie islamique face aux attaques de ses innombrables adversaires. En apprenant leur Religion d’abord, mais également les sciences profanes (histoire, sociologie, sciences humaines…) qu’ils pourront mettre au service de l’islâm; en affermissant leur foi & leurs convictions ensuite, par la persévérance dans les actes d’adoration, le rappel d’Allâh & l’invocation, l’établissement d’une relation privilégiée avec le Qur’ân, l’adhésion par le coeur & les actes aux Lois d’Allâh, l’étude des histoires des Prophètes, des Compagnons & des grandes figures de notre Histoire; en oeuvrant, enfin, dans la société, chacun selon ses compétences & ses domaines de prédilection, dans l’appel à Allâh.

Face à un système qui a le temps – et une gigantesque machine de guerre médiatique & idéologique – pour lui, le musulman éveillé doit s’imprégner fermement de fondements solides & de principes inaliénables, tant spirituels que scientifiques ou historiques et sortir de la naïveté congénitale qui a trop souvent marqué les générations récentes tout en se ré-appropriant l’acuité intellectuelle autant que la ‘izza de ses glorieux prédécesseurs. Qui seront les nouveaux murâbitûn ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *