La dernière épée d’al-Andalus

Le 25 novembre 1491, alors que les troupes catholiques de Ferdinand & Isabelle de Castille encerclent Grenade, le dernier bastion des musulmans sur la péninsule ibérique, depuis 8 mois, l’émir nasride Abû ‘Abd Allâh accepte de signer un accord de reddition à des conditions en apparence avantageuses pour les musulmans – liberté religieuse & relative autonomie politique.

Aussitôt l’accord annoncé au fameux palais de l’Alhambra, un homme se lève. C’est Mûsâ ibn Abî al-Ghassan, un noble du royaume, qui harangue la foule : ‘Pourquoi vous êtes-vous rendus ? Regardez l’état des musulmans qui vivent chez les croisés, humiliés & pires que des bêtes ! Voulez-vous que les habitants de Grenade deviennent ainsi ? Regardez toutes les promesses & les engagements qu’ils ont pris et qu’ils n’ont jamais respectés, dans aucune des villes qu’ils ont conquis ! Comment pouvez-vous leur faire confiance ou croire à leur parole après avoir constaté de vos yeux trahison après trahison ? Ne vous leurrez pas, ne croyez pas que les croisés vont respecter leurs engagements. Ne comptez pas sur la parole d’honneur de leur roi. La mort n’est pas le pire à craindre. C’est l’humiliation & la déchéance qui arrivent. Par Allâh, je ne les verrai pas !’

Un discours auquel l’émir répond, masquant son défaitisme & sa lâcheté sous le couvert de la Prédestination : ‘Il a été écrit dans les Tables Gardées que je serais perdant & que cette royauté serait ôtée de mes mains’. Les savants-fonctionnaires du conseil de la shûra lui emboîtent aussitôt le pas en s’exclamant ‘Allâhu akbar! Pas de choix dans la prédestination de notre Seigneur’, et dans la foulée, le peuple suit naïvement l’élite de la ville en acceptant la reddition.

Alors, seul, Mûsâ quitte le Palais, fait un dernier tour de sa bien-aimée ville de Grenade, met son armure, prend ses armes & monte à cheval. Il sort de la ville par la Bab as-Sultan, une porte que plus personne ne franchira après lui – elle sera scellée -, et charge droit sur le détachement croisé que Ferdinand a envoyé pour l’éliminer. Il se bat comme un lion & réussit à tuer la moitié du contingent espagnol avant de chuter de cheval, blessé & submergé par le nombre : là, il continue à se battre à pied à l’aide de son sabre, puis à genou & au poignard, les jambes brisées. C’est finalement en tentant de se dégager vers un ruisseau – ou un ravin, selon les sources – que la dernière épée d’al-Andalus tombe martyre (inshAllâh), transpercée par les lances croisées.

Il ne verra pas ce qu’il craignait plus encore que la mort : l’humiliation & l’amertume de la défaite, les larmes & les viols, les baptêmes forcés, les mosquées transformées en porcheries, l’adhân qui plus jamais ne retentirait… Et finalement, pour prix de tous ces renoncements, l’expulsion finale. Car évidemment, et comme Mûsâ l’avait prédit, les accords ne seraient jamais respectés par les Rois d’Espagne. Il y a, comme toujours, des leçons à tirer de l’Histoire. Ennemis sournois aux fausses promesses, souverains lâches & défaitistes, savants naïfs ou vendus, masses résignées & trompées, minorité « militante » : l’Histoire n’est-elle pas qu’un éternel recommencement ?

‘Issâ Meyer, 6 sha’bân 1438.

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