La conquête musulmane de l’Afrique du Nord – Introduction (extrait)

Comment l’Afrique du Nord, tour à tour bastion de Carthage, de Rome et de Byzance, terre des Berbères mais aussi des Vandales, des Grecs ou des Latins, place forte des premiers chrétiens, rentra- t-elle dans l’orbite de la jeune civilisation islamique pour devenir le Maghreb musulman et arabo-berbère que nous connaissons aujourd’hui ? C’est la question passionnante à laquelle répond cet ouvrage de l’historien militaire pakistanais Agha Ibrahim Akram, spécialiste émérite de cette période, que nous traduisons pour la première fois en français.

Ce fut sans aucun doute la plus longue, et la plus rude, des premières conquêtes de l’ère musulmane. Huit grandes campagnes, étalées sur plus d’un demi-siècle, furent nécessaires pour ouvrir le pays à l’islâm et venir à bout de la résistance acharnée du roi Grégoire d’Afrique, des empereurs de Constantinople mais aussi de la fameuse Kahina ou encore du chef berbère Koceila. Elles furent, souvent, sanglantes et impitoyables, et les excès furent légion, d’un côté comme de l’autre; l’époque le voulait, et il conviendra, comme l’auteur le rappelle très justement dans sa conclusion, de replacer ces événements dans leur contexte historique.

Des héros d’un indescriptible panache se levèrent et tombèrent : ‘Uqba ibn Nafi’, évidemment, mais aussi ‘Abd Allâh ibn Zubayr, Zuhayr ibn Qays ou Hassan ibn Nu’man, pour ne citer qu’eux. Par leur piété, leur dévouement absolu à la cause de l’islâm, leur détachement des biens de ce bas-monde, leur audace en campagne et leur héroïsme guerrier, ils furent sans conteste les dignes successeurs des sahâbas et des armées de Khalid ibn al-Walid. Les califes bien-guidés ayant cédé leur place aux Omeyyades au cours de notre aventure, d’autres commandants, moins désintéressés et idéalistes, vinrent également; certains, à l’image de Musa ibn Nusayr, n’en laissèrent pas moins leur marque dans l’Histoire. La figure de ‘Uqba ibn Nafi’, fondateur de Kairouan, domine néanmoins de la tête et des épaules cette épopée : son implacable détermination, ses manoeuvres intrépides, son zèle à répandre l’islâm, sa chevauchée dans l’Atlantique, ses excès et son caractère irascible, également, et enfin son sacrifice volontaire et épique, en firent l’incarnation du chevalier de la Foi, sans peur et sans reproche.

Ce fut aussi, paradoxalement, la plus profonde des conquêtes puisqu’elle était à peine achevée que déjà, des contingents entiers de Berbères se joignaient à leurs vainqueurs – et nouveaux frères – surgis d’Orient pour propager dans la péninsule ibérique et au-delà la foi de Muhammad صلى الله عليه وسلم. Comme le relève à juste titre l’auteur, « aucun peuple ne combattit plus férocement l’islâm, et aucun peuple ne s’éleva vers une telle gloire après avoir été défait, converti et absorbé par l’islâm. » Et si la fitna ethnique perdura un certain nombre de temps, les Berbères n’en restèrent pas moins solidement arrimés à l’islâm à travers les siècles. L’on ne peut ainsi manquer d’être frappé par la rapidité de l’assimilation de l’Afrique du Nord au sein de la Ummah, surtout au regard de l’ardeur de sa résistance préalable – et il s’agit là d’un cas rarissime dans l’histoire musulmane. Parmi les peuples non-arabes de la nation islamique, peu auront ainsi versé un si lourd tribut à la défense de l’islâm, et peu auront autant contribué à sa gloire, que les Berbères.

Du fameux conquérant d’al-Andalus, Tariq ibn Ziyad, et du grand sultan Yusuf ibn Tashfin jusqu’aux lions du Rif Muhammad Amziyan ou ‘Abd al-Krim al-Khattabi, tant de héros issus de ce peuple ont porté fièrement l’étendard de la religion d’Allâh depuis treize siècles et sont tombés pour la défense des musulmans, tant de vagues de farouches guerriers du Sahara ou de l’Atlas ont traversé le détroit de Gibraltar pour tenter de repousser l’inéluctable Reconquista ou se sont levés contre la colonisation lors de tant de mythiques batailles, du Guadalete à Anoual, où leur sang abreuva le sol des deux rives de la Méditerranée ! Tant de glorieuses dynasties berbères musulmanes ont également façonné l’histoire du Maghreb, ses villes et sa culture : les Almoravides, bien sûr, qui parachevèrent l’islamisation de la région, mais aussi les Almohades, les Mérinides de Fès, les Hafsides de Tunis, les Hammadides de Béjaïa, les Zirides de Kairouan et bien d’autres encore.

C’est là, peut-être, l’une des plus sublimes expressions du génie et de la beauté de l’islâm que de savoir relever ainsi par la fraternité de foi celui que les armes avaient vaincu et abaissé, de rassembler des peuples de toutes les langues et de toutes les ethnies en une nation spirituelle seulement fondée sur la croyance en l’Unicité divine, autour de la perspective supérieure du triomphe de la Vérité. D’unir par la Foi, là où le sang avait divisé.

‘Issâ Meyer, 11 dhû al-hijja 1439, 23 août 2018.

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