La bataille des Trois Rois

4 août 1578, dans la plaine de Ksar el-Kébir, au sud de Tanger : la Bataille des Trois Rois va décider du sort du Maroc pour les siècles à venir.

D’un côté, l’armée portugaise menée par le jeune roi Sébastien 1er qui ne fait pas mystère de ses visées coloniales sur le pays & souhaite sécuriser le détroit de Gibraltar des fameux pirates barbaresques qui déciment déjà ses navires remplis d’or d’Amérique; deux ans plus tôt, l’occasion rêvée d’intervenir au Maroc lui a été fournie par le sultan déchu al-Mutawwakil qui, détrôné par son oncle, est venu implorer son aide militaire en échange de larges cessions de territoire.

En face, donc, l’armée saadienne du sultan Abû Marwan ‘Abd al-Malik, allié aux Ottomans, chez qui il s’était réfugié pour former ses troupes & qui l’ont aidé à reprendre Fès à son neveu. Il est assisté par Ramzan Pasha, renégat originaire de Sardaigne & amiral de la Régence d’Alger, et des forces d’élite ottomanes, ainsi que près de 15.000 hommes issus des tribus locales qui ont largement répondu à son appel au jihâd contre l’envahisseur : la puissance du corps expéditionnaire chrétien a paru comme une menace existentielle assez sérieuse pour les convaincre de rejoindre massivement, une fois n’est pas coutume, l’armée du Makhzen.

Depuis 1415, les Portugais tiennent les places fortes de la côte marocaine : Asilah, Mazagan (el-Jadida), Anfa (Casablanca), Sebta, Tanger. C’est dans cette dernière que l’armée de 16.000 mercenaires espagnols, flamands & italiens menée par le roi du Portugal débarque & fait sa jonction avec les forces du traître al-Mutawakkil, qui se cachait jusqu’ici dans les montagnes du Rif, avant de marcher sur Larache.

Le 3 août, les deux armées se rencontrent sur les bords du fleuve Makhazin : le lendemain au matin, le roi croisé Sébastien lance les hostilités par une charge de sa chevalerie lourde, la fine fleur de la noblesse portugaise. Malgré la fougue de ces guerriers d’élite, arquebusiers marocains & artilleurs ottomans font des ravages dans les rangs croisés par leur précision, forçant les envahisseurs à battre en retraite. À l’inverse, sur l’aile gauche, les Portugais & les contingents de l’apostat al-Mutawakkil semblent prendre l’avantage, au point que l’armée chérifienne perd deux de ses drapeaux : pris d’une violente colère, le sultan, qui observe la scène, prend la bride de son cheval pour montrer l’exemple en chargeant lui-même. Coup de théâtre : il est victime d’un arrêt cardiaque & meurt dans les minutes qui suivent, après avoir prononcé la shahâda.

Son frere Ahmad décide de cacher l’incident aux troupes pour ne pas entamer leur moral. Il va emporter la décision en jetant immédiatement toutes ses forces dans la bataille : les cavaliers des tribus, jusqu’ici restés en réserve à l’arrière, passent à l’assaut, percent les lignes portugaises sur toute la longueur du front & capturent les pièces d’artillerie ennemies. Le choc de cette charge emporte, dit-on, la moitié de l’armée portugaise. Dans le camp croisé, c’est la débandade la plus complète : al-Mutawakkil se noie dans le fleuve en tentant de s’enfuir discrètement, les formations de « tercios » sont réduites en pièces par l’artillerie musulmane, et un dernier carré de huit hommes se forme autour du roi Sébastien, jusqu’à ce que ce dernier, qui avait fini par combattre seul, non sans panache, voit son torse transpercé par une lance marocaine.

Les trois rois sont morts, et seule une cinquantaine de soldats portugais sont parvenus à échapper à la mort ou la captivité : Ahmad, le frere d’Abû Marwan & grand vainqueur de la bataille, est proclamé sultan le soir même. Il sera désormais connu sous le nom d’al-Mansûr, le victorieux : son règne sera en effet l’un des plus glorieux de l’ère saadienne. Quant au Portugal, il perdra entièrement son indépendance deux ans après le désastre, annexé par l’Espagne voisine, et n’osera plus jamais s’aventurer plus loin au Maghreb…

‘Issâ Meyer, 11 dhû al-qi’da 1438.

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