De la chevalerie islamique

Si l’idéal chevaleresque est naturellement présent dès les premières conquêtes musulmanes, c’est sous les Abbassides de Bagdad, et surtout sous les Mamelouks du Caire, qu’il devient un véritable art : la furûsiyyah, de l’arabe ‘faras’ (cheval).

Cette noble discipline, qui deviendra vite un élément essentiel de l’éducation des princes, inclut alors quatre branches fondamentales : l’équitation (incluant l’hippologie, l’étude scientifique du cheval sous tous ses aspects), le tir à l’arc, le maniement de la lance, et celui de l’épée. Le fâris, ‘chevalier’, apprend à brandir son sabre ou son épée d’une main & une lance ou un arc de l’autre, s’initie au duel à pied ou à cheval, se divertit par la chasse ou les jeux équestres mais aussi les échecs. Le lien qui l’unit à son destrier, une autre part de lui-même, devient vite indéfectible. Sous les Mamelouks, son entraînement s’étend à de nouvelles disciplines, comme le lancer de javelot, le maniement de la hache & la lutte.

Mais la furûsiyyah est aussi, et surtout, un code moral, une éthique guerrière autour des qualités fondamentales que sont le courage (‘shaja’a’), la virilité (‘muruwwa’), la générosité (‘sakha’) ou la galanterie (‘shahama’). Prolongement militaire de la ‘futuwwa’, sorte de « chevalerie spirituelle » & état d’esprit de « l’homme idéal », libre, fidèle, vertueux, brave, elle se développe autour de la figure omniprésente de ‘Alî ibn Abî Talib (RA), modèle absolu du noble combattant musulman. Cette chevalerie islamique est symétrique de la chevalerie occidentale, avec qui elle partage un code de la guerre souvent similaire et s’influence mutuellement, notamment durant la période des Croisades – les cinéphiles penseront naturellement à la première rencontre de Balian d’Ibelin avec un ‘fâris’ musulman dans le fameux ‘Kingdom of Heaven’.

La furûsiyyah devient même une science, pour laquelle nombre de savants rédigent un traité décrivant, entre autres, figures d’entraînement & anatomie du cheval, suivant l’exemple du maître des étables du calife abbasside al-Mu’tadid, auteur du premier ouvrage du genre. En son temps, le grand savant damascène ibn al-Qayyim lui-même y consacrera un livre, ‘al-Furûsiyyah al-Muhammadiyya’.

La furûsiyyah s’accompagne, naturellement, d’un immense soin porté à l’armement, prolongement métallique du chevalier. Les armes & armures s’ornent ainsi de la shahâda, mais aussi de calligraphies, d’inscriptions coraniques, de noms d’Allâh ou encore de fleurs sculptées & d’arabesques stylisées. L’épée à lame longue, parfois à deux pointes à l’image de la célèbre Dhû’l-fiqâr de ‘Alî (RA), ou le sabre d’origine turque, plus léger, sont damasquinés (incrustés d’or & d’argent). La cotte de mailles en acier, largement utilisée par les chevaliers musulmans & bien plus maniable que la lourde armure des croisés, ou le masque de guerre impressionnent l’ennemi & l’aveuglent en scintillant au soleil. Le cheval n’est pas en reste, puisque lui aussi dispose de ses armures – toujours légères – qui lui protègent le dos, la tête & les flancs; sans parler de ses couvertures brodées ou de ses étriers en acier orné d’or…

La furûsiyyah a une autre utilité, plus politique cette fois. Sous les Mamelouks, les jeux équestres, qui fascinent le peuple, doivent faire la preuve de l’excellence militaire de la caste régnante & de la légitimité de ses privilèges : ‘Le cheval restait, dans le quotidien comme dans l’imaginaire des habitants des villes d’Égypte & de Syrie, intimement lié à la société militaire & ses privilèges. Hommes & femmes se pressaient en foule pour assister à la parade des cavaliers mamelouks. En 1290, le sultan al-Ashraf Khalil avait ainsi offert de véritables jeux à la population du Caire, faisant donner en spectacle l’armée toute entière dans ses exercices équestres pour célébrer la circoncision de son jeune frère. Durant les festivités du mois sacré de rajab, quarante lanciers mamelouks paradaient à cheval dans les rues de la capitale, tout de rouge vêtus, en tête du cortège qui encadrait le palanquin du pèlerinage.’

Comme un symbole, c’est d’ailleurs à cheval, à la bataille de Marj Dabiq, que tombera le dernier véritable sultan mamelouk sous les coups de canon des janissaires… On n’échappe pas à son époque.

‘Issâ Meyer, 14 rajab 1439.

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