[CRITIQUE] ‘Sayfollah’

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S’il est un classique d’histoire islamique que tout musulman se doit de posséder dans sa bibliothèque, il s’agit sans aucun doute de Sayfollah, comme en témoigne sa désormais quatrième réédition. Premier ouvrage en langue française à traiter les conquêtes musulmanes d’une perspective décomplexée, l’engouement qu’il suscite depuis sa première publication, en 2009, est à la hauteur de la noblesse du but que s’était fixé l’auteur, Abou Soleiman al-Kaabi : « une irrépressible envie de bousculer une communauté musulmane atone et comme sidérée devant la machine médiatico-intellectuelle qui l’assomme avec un discours accusateur. » Basé tant sur des sources arabes contemporaines que des chroniques musulmanes classiques, auxquelles l’auteur ajoute ses propres analyses, il s’agit sans conteste de l’ouvrage le plus complet sur la vie de l’un des seuls généraux invaincus de l’Histoire, aux côtés de Gengis Khan ou Alexandre le Grand, l’un des plus grands stratèges militaires de tous les temps, l’homme aux cent batailles et aux cent victoires : Khâlid ibn al-Walid.

Qui donc était-il ? Sur plus de cinq cents pages, l’auteur nous livre un unique et passionnant récit de la vie de ce guerrier-né, depuis sa naissance dans le clan qurayshi des Banû Makhzum à Makkah, vingt-cinq ans avant l’Hégire. Sa lutte acharnée contre l’islâm, lors de laquelle il fait, déjà, preuve de son génie tactique et inflige de terribles pertes aux musulmans à la triste bataille d’Uhud; et puis, comme une évidence, son repentir, son arrivée à Médine en compagnie de son alter ego ‘Amr ibn al-‘As, futur conquérant de l’Égypte, et sa conversion auprès du Prophète Muhammad ﷺ‬. À la bataille de Mu’ta, il reprend la tête de l’armée islamique après la mort des trois commandants désignés et sauve ses troupes de l’anéantissement face à une immense force byzantine : son exploit lui vaudra son légendaire surnom, « Sayfollah », le glaive d’Allâh. Après la mort du Prophète ﷺ‬, il fait à nouveau parler tout son talent militaire lors des guerres d’apostasie et crucifie les forces de l’imposteur Musaylima. Mais c’est au-delà de l’Arabie qu’il fera sa légende : au pays des deux fleuves, d’abord, où Abû Bakr le nomme commandant en chef des armées d’Iraq, et où il humilie les imposantes armées du puissant empire perse. Au Shâm, ensuite, où le calife l’envoie reprendre le commandement des armées musulmanes mal en point, ce qu’il accomplit avec brio en remportant la grande victoire d’Ajnadayn et en prenant Damas.

Et puis, peut-être parce que la vie d’un héros ne peut qu’être parsemée d’épreuves, le général invaincu se voit destituer par ‘Umar ibn al-Khattab « par crainte que ses hommes ne remettent en lui tous leurs espoirs et qu’ils ne se détournent de la confiance en Dieu. » Khâlid, sans un froncement de sourcils, accepte son sort : « J’ai consacré ma vie à servir la cause de Dieu et rien ne m’en détournera. Si un enfant était désigné par le calife pour me commander, je lui obéirais. » Mais le glaive d’Allâh ne pouvait ainsi quitter l’Histoire, par la petite porte, sans scintiller une dernière fois sous le soleil du Shâm. Ce sera Yarmouk, où Khâlid reprend à nouveau le commandement suprême alors que Rome a rassemblé des forces innombrables de tous les coins de l’horizon pour repousser à jamais l’islâm vers le désert. L’ennemi est quatre fois supérieur en nombre. Peu importe; à Yarmouk, point d’orgue de sa carrière militaire et testament éternel à son génie hors de ce monde, Khâlid ibn al-Walid inflige une défaite historique aux Byzantins, dans ce qui restera comme l’un des affrontements les plus décisifs de l’histoire de l’humanité, comme le rappelle l’auteur : « il est de ces moments de l’Histoire où le destin des hommes se scelle en un lieu, à tout jamais. Les hommes vivent et meurent, mais les oeuvres des braves continuent après leur mort d’imprégner les vivants. »

Enfin, après une nouvelle destitution, Khâlid rendait l’âme à Homs. Dans son lit, à son grand désespoir : « Combien de duels et de batailles ai-je livrés ? Combien mon corps porte-t-il de coups de lance et d’épée ? Et pourtant me voilà mourir dans ma demeure en paix, loin du tumulte des combats et du fracas des haches; mourir paisiblement, comme le font les lâches. » La réponse était ailleurs : puisque Khâlid ibn al-Walid était « le glaive que Dieu a brandi contre les idolâtres », selon les mots du Messager d’Allâh, il était inconcevable que ce glaive soit brisé à la bataille…

Mais Sayfollah n’est pas qu’un simple récit des glorieux faits d’armes de Khâlid et de ses hommes; l’auteur s’y étend également largement sur l’analyse tactique et stratégique des batailles, comme il le rappelle lui-même dans sa préface : « Tout ce travail n’a donc pas vocation à orner les rayons de bibliothèques ou à satisfaire la curiosité des lecteurs. Il repose sur la préoccupation de comprendre notre présent et de remédier aux problèmes actuels. (…) L’étude de la stratégie, dans ses aspects autant politiques que militaires, s’impose donc à nous. Espérons que le présent livre incitera une nouvelle génération à s’investir dans ces domaines fondamentaux de la pensée islamique. » Prélude idéal aux deux autres ouvrages d’Abou Soleiman al-Kaabi sur ces thèmes que sont « La conquête de l’Égypte » et « Histoire politique de l’islâm », il rappelle que les victoires, tactiques et militaires, du glaive d’Allâh furent avant tout « le fruit d’un projet socio-politique et civilisationnel supérieur élaboré par Muhammad ﷺ‬. »

Sayfollah est peut-être ainsi le plus vibrant hommage tant aux compétences tactiques du plus illustre des généraux musulmans, qui révolutionna l’art de la guerre, qu’au « génie de ce projet islamique qui a entièrement bouleversé l’ordre mondial existant » par la fulgurance de ses conquêtes. Qu’on y songe : que quelques dizaines de milliers de guerriers du désert, largement inférieurs – tant numériquement que technologiquement – à toutes les armées qui leur furent opposées, parviennent à renverser les deux plus grands empires de leur temps en moins de vingt ans serait l’équivalent, à notre ère, du Bangladesh envahissant la Russie et contraignant les États-Unis à s’enfermer dans l’isolationnisme. Tout bonnement impensable; impossible, diront même certains ! Mais un autre grand conquérant, français celui-là, disait que « l’impossible est le refuge des poltrons »; faisant, peut-être, écho à ces derniers mots de Khâlid ibn al-Walid sur son lit de mort : « Que les yeux des lâches soient privés de sommeil ! »

‘Issâ Meyer, 28 dhû al-hijja 1439.

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