Bin Salman & le mythe de « l’Arabie tolérante »

Dans une saillie verbale largement commentée sur les réseaux sociaux, le prince héritier saoudien Muhammad bin Salman a livré une vision pour le moins orientée de l’histoire contemporaine de son pays : « L’Arabie saoudite n’était pas comme cela avant 1979. Mais le mouvement de la Sahwa a grandi dans le pays & dans la région après 1979 (…) Nous n’étions pas comme cela avant! Nous retournons simplement à ce que nous étions : l’islâm modéré, ouvert au monde & à toutes les religions, ouvert à toutes les traditions du monde. » Alors, que penser de cette déclaration ?

Posons les bases : qu’entend-il par « le mouvement de la Sahwa » & quels sont les événements auxquels il pense en mentionnant la date de 1979 ? Pour cette dernière, la référence historique est double : interne au Royaume, avec la prise de la Grande Mosquée de Makkah par le militant radical Juhayman al-‘Utaybi, explicitement motivée par la corruption & l’occidentalisation du pouvoir saoudien; internationale, avec la fameuse « Révolution Islamique » de Khomeiny en Iran. Quant à la Sahwa, dont on peut en réalité dater la naissance à 1991, dans l’opposition à la guerre contre l’Iraq, il s’agit d’un mouvement hybride né des contacts entre Frères Musulmans exilés dans le Royaume & wahhabis locaux, s’inspirant de l’activisme politique des premiers & du dogme des seconds, qui fit vaciller le pouvoir des Saoud durant les années 90. Des références lourdes de sens dans la péninsule arabique, donc.

Là où nous pouvons – partiellement – donner raison à bin Salman, c’est que la double pression de 1979 poussa effectivement le gouvernement saoudien à « lâcher du lest » sur sa politique d’occidentalisation récente : fermeture des cinémas, extension des pouvoirs de la police religieuse & de l’influence des oulémas, interdiction des photos de femmes dévoilées dans les journaux, révision « islamique » des programmes scolaires, interdiction plus stricte de la mixité. Ce que bin Salman oublie volontairement de mentionner, à l’inverse, c’est qu’avant 1979, l’Arabie saoudite était loin d’être le « havre de tolérance inter-religieuse » qu’il tente de nous vendre et, surtout, que la politique de libéralisation sociétale du pays ne datait guère que de 1975 & de la montée sur le trône du roi Khalid, voire, au mieux, de 1964 avec le roi Faysal. Les émissions télévisées n’avaient, par exemple, démarré qu’en 1966, sous le règne de Faysal, ce qui n’avait d’ailleurs pas manqué de provoquer, déjà, une hostilité certaine des milieux conservateurs, qui devait culminer treize ans plus tard avec l’aventure sanglante de Juhayman. Le « tour de vis » conservateur de 1979 doit ainsi bien plutôt se concevoir comme un « retour à la normale » voulu par la majorité du peuple que comme une manipulation d’idéologues de la Sahwa, qui n’existait d’ailleurs même pas encore.

Ce que bin Salman ne nous dira pas non plus, c’est que le « modernisme » – tout relatif, au demeurant – du roi Faysal s’inscrivait dans une vision islamique & qu’il ne manquait pas une occasion de rappeler que « la constitution du pays, c’est le Qur’ân »; et que si sa politique s’opposa parfois à certains oulémas bien connus (ibn Baz, entre autres), elle s’accompagnait d’un activisme pan-islamiste sans concessions & résolument opposé aux tendances laïques de la région. C’est ainsi qu’il appela ouvertement au jihâd contre Israël, s’opposa militairement – au Yémen – à Nasser ou encore tenta d’obtenir la grâce de Sayyid Qutb. À mille lieux, donc, du libéralisme sociétal pur d’un bin Salman, s’alliant avec l’héritier de Nasser, le tyran laïque Sissi, ou se rapprochant de l’entité sioniste pour mieux promouvoir festivals électro ou stations balnéaires & bikinis.

Sans remonter aux deux premiers émirats du Najd, remarquons d’ailleurs que la biographie de son illustre grand père ‘Abd al-‘Aziz, qui n’aurait pu fonder le Royaume actuel sans le soutien actif de la milice radicale des Ikhwan & des oulémas wahhabis du Najd, est loin d’être un modèle de paix, de modération ou « d’ouverture à toutes les religions du monde ». À l’image des laïques partageant jusqu’à l’écœurement la même image de trois Afghanes en jupe, bin Salman se rend donc coupable d’une double manipulation historique : non seulement, la période de libéralisation qu’il décrit comme « l’Arabie d’avant 1979 » ne concerne tout au plus qu’une quinzaine d’années sur quatorze siècles d’islâm dans la péninsule; et cette période, complexe, n’est en rien similaire au projet d’occidentalisation à outrance & d’alignement total sur les positions de Washington ou de Tel Aviv qu’il porte.

Bin Salman peut bien entreprendre toutes les réformes libérales & laïques qu’il souhaite – tant qu’il en a le pouvoir -, mais sa légitimité historique en cela est à l’image du charisme de son père : nulle.

‘Issâ Meyer, 6 safar 1439.

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