al-Mu’tadid, le dernier grand des Abbassides

Lorsqu’al-Mu’tadid monte sur le trône abbasside, en 892, les dangers semblent s’amonceler autour du califat de Bagdad, qui sort à peine de plusieurs décennies d’anarchie. À l’Est comme l’Ouest, l’Égypte & la Perse sont tombées sous la coupe de trois dynasties semi-indépendantes; au Nord, les Byzantins se font plus audacieux que jamais; et enfin, au cœur même de l’empire, les sectes pullulent & les rébellions des esclaves Zanj, des Zaydites, des Kharijites ou des Qarmates – extrémistes chiites – menacent jusqu’à la capitale.

Les circonstances requièrent un homme d’exception à l’énergie sans failles. Ce sera al-Mu’tadid, Abû al-Abbâs, qui restera dans l’Histoire comme le calife le plus actif militairement. Fin cavalier qui prend le soin d’inspecter lui-même ses hommes & leurs montures, il n’hésite pas à s’engager lui-même dans la bataille. Droit & brave, il cultive sa réputation d’homme d’action & de « calife-ghazi » – la rumeur raconte même qu’il aurait tué un lion à l’aide de sa seule dague. À la tête de l’armée, dont il a acquis le respect de la troupe – largement turque – lors des expéditions qu’il a menées en tant que prince, il restaure l’autorité califale à la pointe de l’épée sur les régions frontalières de l’empire byzantin, et les raids navals menés par le converti d’origine byzantine Damien de Tarse reprennent jusqu’en mer Égée. Sans ménagement, il écrase les unes après les autres les révoltes sectaires avec une sévérité & une cruauté sans bornes – la survie du califat est à ce prix.

Mais l’homme est aussi fin diplomate qu’il est chef de guerre. Conscient qu’il ne peut soumettre par la force des armes Tulunides du Caire & Saffarides de Perse, il s’assure la reconnaissance de sa suzeraineté par différentes manœuvres diplomatiques, dont le mariage; c’est ainsi qu’il épouse la fille du maître du Caire contre un million de dinars – ce qui restera comme la dot la plus extravagante de l’histoire islamique. Ce n’est pas tout. Al-Mu’tadid rétablit les finances du califat & renforce l’administration civile – son gouvernement sera considéré encore deux siècles plus tard comme l’un des plus efficaces de l’ère islamique. À Bagdad, où il a rétabli sa capitale, il fait sortir de terre nombre de palais & monuments, restaure les grandes mosquées ou le réseau d’irrigation. Le célèbre historien al-Mas’udi nous rapportera ainsi que ses deux grandes passions étaient « les femmes & la construction ». Mécène des sciences – il parle lui-même grec -, il finance allègrement les savants & rétablit sa cité impériale comme centre mondial de la recherche.

Enfin, farouche partisan de l’orthodoxie sunnite, l’homme n’en entretient pas moins de bonnes relations avec les descendants de ‘Alî ibn Abi Talib. Lorsqu’il rend l’âme, le 5 avril 902, il a entièrement renversé la tendance & le califat semble à nouveau prêt à marcher sur le monde. Mais, à l’image de Murad IV chez les Ottomans, son règne de dix années a été trop court pour relever durablement l’État abbasside; il aurait fallu encore deux ou trois souverains de sa trempe pour cela. Cette parenthèse enchantée dépendait trop de sa propre personne. À peine quarante ans après sa mort, ses faibles descendants passeront sous la coupe des Bouyides, une nouvelle dynastie chiite surgie de Perse…

‘Issâ Meyer, 18 rajab 1439.

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